La présentation est en train de télécharger. S'il vous plaît, attendez

La présentation est en train de télécharger. S'il vous plaît, attendez

Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui vient de recevoir le Nobel de littérature 2008, est un des maîtres de la littérature francophone contemporaine, auteur.

Présentations similaires


Présentation au sujet: "Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui vient de recevoir le Nobel de littérature 2008, est un des maîtres de la littérature francophone contemporaine, auteur."— Transcription de la présentation:

1

2 Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui vient de recevoir le Nobel de littérature 2008, est un des maîtres de la littérature francophone contemporaine, auteur dune oeuvre prolifique perçue comme une critique de la civilisation urbaine agressive et de lOccident matérialiste. Ce grand voyageur, romancier de la solitude et de lerrance, admirateur de Stevenson et de Conrad, est depuis longtemps en France un auteur-culte, qui peut se targuer de vendre beaucoup de livres en maintenant un haut niveau dexigence. Grand blond aux yeux bleus et à lallure photogénique de cow-boy élégant, J.M.G Le Clézio est un homme lumineux et pudique, moins sauvage quon ne le dit parfois, qui parle dune manière aussi sereine quaffirmée. On lappelle «lécrivain nomade», «un indien dans la ville» ou «le panthéiste magnifique»: surnoms justifiés parce quil est un amoureux de la nature, parce quil a créé un univers imaginaire où les Mayas dialogueraient avec les Embéras (indiens de Panama) et les nomades du sud marocain avec des Marrons, esclaves échappés des plantations mauriciennes. Son oeuvre, largement traduite, atteste en effet dune nostalgie des mondes premiers. Jusquaux années 80, il avait une image décrivain novateur et révolté, autour des thèmes de la folie et du langage, mais ensuite, il a écrit des livres plus sereins où lenfance, le souci des minorités, lattrait du voyage passaient au premier plan, touchant un plus large public. J.M.G Le Clézio est né le 13 avril 1940 à Nice dune famille bretonne (son nom signifie «les enclos» en breton) émigrée à lIle Maurice au 18e siècle. Son père était un Anglais, médecin de brousse en Afrique (en fait, un homme né à lIle Maurice dorigine bretonne) et sa mère une Française. Après sa licence de lettres, il travaille à lUniversité de Bristol et de Londres. Autour des années 70, il voyage au Mexique et au Panama où il vit plusieurs mois auprès des Indiens. «Cette expérience a changé toute ma vie, mes idées sur le monde de lart, ma façon dêtre avec les autres, de marcher, de manger, de dormir, daimer et jusquà mes rêves», a dit ce révolté calme. On a parlé à son propos de «métaphysique-fiction»: dans ses romans, à lécriture classique et limpide, parfois faussement simple, il remet en question les fondements de la littérature traditionnelle sans se contenter du superficiel mais avec la volonté de «fouiller au plus tragique, au plus vrai, pour trouver la langage déchirant qui soulève les émotions et transforme peut-être la nuit en ombre». «Jai le sentiment dêtre une petite chose sur cette planète et la littérature me sert à exprimer ça. Si je me hasardais à philosopher, on dirait que je suis un pauvre rousseauiste qui na rien compris», a-t-il dit. J.M.G Le Clézio, qui fait partie du jury français Renaudot depuis 2002, a débuté en fanfares: à 23 ans, il publie «Le procès-verbal» qui lui vaut demblée le succès et le prix Renaudot. Il a poursuivi avec «La fièvre», «Le déluge», «Lextase matérielle», «Terra amata», «Le livre des fuites», «La guerre», «Voyages de lautre côté», «Désert» (un de ses meileurs livres), «Le chercheur dor», «Voyage à Rodrigues», «Onitsha», «Etoile errante», «Diego et Frida», «Le poisson dor», «Révolutions», «Ourania» et son dernier, en 2008, «Ritournelle de la faim». Il vit depuis longtemps, avec sa femme Jémia et leurs deux filles, à Albuquerque (Nouveau-Mexique, Etats-Unis). On dit quil ne lit pas la presse et nécoute pas la radio. Cela ne le coupe pas de la France: il se rend souvent à Nice et dans sa demeure bretonne de la baie de Douarnenez et considère que «cest avec la langue, avec les livres, quon peut encore parler de la France daujourdhui, la voir exister dans la convergence de courants». JMG Le Clézio, un romancier de la solitude et de l'errance

3 Ouverture à la somptuosité du monde. Expérience de la misère, de linjustice subie. Sentiment dun mystère caché sous léclat des apparences. Contact avec linnocence dune nature impolluée. Attention aux signes, au vol dun oiseau, à la forme dun nuage.

4 Le Clézio est un Créole jusque dans son esprit de révolte, son indignation devant lexploitation coloniale, son rejet de la barbarie industrielle, mais aussi dans son attrait pour la mer, la lumière et les espaces toujours libres du rêve.

5 Ne penser à rien: moyen de participer non pas activement certes, mais par laventure illimitée des sens à la vie extérieure. Fuir une réalité bruyante, excitée, bavarde.On se rend étranger, on cesse dentrer dans le jeu, mais on plonge délibérément dans ce qui est réputé insignifiant.

6 Les personnages de Le Clézio nont pas de métier, aucun projet. Ce sont des êtres nus, tels quels. Chez ces individus non récupérés, intacts, sensibles,émotifs, imaginatifs, le vagabondage nest pas vide, il est créatif. Il peut être source de poésie.

7

8 Lîle Maurice. Sa maison. Sa mère. Cest tout ce que je sais delle maintenant, cest tout ce que jai gardé delle, la douceur de sa voix…Le sens des paroles a disparu comme les cris des oiseaux et la rumeur du vent de la mer. Seule reste la musique douce,légère, presque insaisissable. Le chercheur dor Gallimard,1985

9 Le temps semble ne plus exister […]rester ainsi sans bouger à regarder voler les guêpes et les mouches, à écouter le chant des insectes cachés. Elle voit chaque détail du paysage de pierre, chaque touffe dherbe. Désert Gallimard, 1980

10 Aimer brûler, sans limite, sans mesure, être celui qui est hors du temps, hors des lois des hommes, hors du cadastre. Brûlés dune simple flamme, aux rayons qui vont toucher linfini réel, brûler sa vie […] Être hors de soi-même, avoir franchi sa propre frontière pour entrer dans linconnu. linconnu sur la terre Gallimard 1978

11 Il y a tant de choses à apprendre, à voir. Personne ne sémerveille de rien. Les gens vivent au milieu de miracles, et ils ny prennent pas garde. […] Il y a des oiseaux, les crayons à bille, des montres, des encriers, les rétroviseurs, les bouteilles de soda[…] La Guerre, Gallimard 1970 Regarder pour rien parce que la chose existe et que son existence est inépuisable. Regarder sans intention, regarder pour regarder.

12 Lintégration au monde sensible. Un mot fréquent: le mot vie. La vie est un brasier, elle a lélan de la flamme: loin du feu, on régresse vers le froid, limmobile, le répétitif et toutes les horreurs du rationnel.

13 Condition préalable; tout le reste en dépend. Seulement, il faut apprendre à voir, apprendre à ouvrir les yeux.

14 Lodorat nest que sensation, donc inexprimable, synthétique. On le suggère à coups de métaphores. Le Clézio évoque souvent lodeur dun corps aimé, sorte de mythe qui rayonne de chaque être. Odeurs vivantes qui donnent chaud au cœur.Il donne à respirer à travers ses textes.

15 Particulièrement odieux les vacarmes mécaniques, ceux des machines. Agressions contre lesquelles il ny a pas de défense. La rage des moteurs sanime par moments dune espèce de volonté de faire mal avec un bruit de menace et de haine. La ronde et autres faits divers, Gallimard 1982 Créant dans la ville un climat de violence. Les bruits naturels sont aussi subtils et complexes que les odeurs. Tel le bruissement du désert quand on lécoute en fermant les yeux. Le bruit de la nuit. Le grésillement des étoiles. Le bruit de la lumière.

16 Cela fait un bruit très doux sur le sol, comme un bruissement de balai de feuilles ou un rideau de gouttes qui avance. Mondo et autres histoires, Gallimard,1978 Parmi les sons les plus raffinés, il y a la voix humaine dont les tonalités complexes sont si personnelles. La voix est la partie la plus identifiable de lêtre humain.

17 Il est omniprésent et toujours exalté. Lécume légère entourait les jambes de Daniel, creusait des puits autour de ses talons. […] À chaque vague, il sentait le sable filer entre ses orteils écartés, puis revenir. Mondo et autres histoires, Gallimard 1978

18 Peu décrivains ont fait une telle place à cette sensation. Une durée vide, sans projet, sans désir, dans laquelle on se laisse engluer. Cest comme si tout sétait arrêté, pris par la chaleur sèche, paralysé, frappé par les milliers détincelles. La Ronde et autres histoires,Gallimard,1982 La chaleur extrême confine à la mort, elle pèse sur la tiédeur comme une menace. Elle hante lœuvre de Le Clézio; elle décompose, dessèche, mais purifie; elle fait de la terre une poussière, elle fait de la lumière un fléau. Quy-a-t-il de plus important pour vous au monde?Le soleil! P.Lhoste. Conversation avec Le Clézio-Seghers,1971 Lallaby ne quitte lécole que pour retrouver ses forces en renversant sa tête. pour boire le soleil Mondo et autres histoires, Gallimard 1978

19 La mer est, avec la lumière, un thème obsessionnel par excellence. La mer enracine la pensée de lillimité, une sorte dabsolu ressenti comme une délivrance, une Tout-Autre. Où la mer est si belle […] que lon devient pareil à leau et au ciel, lisse et sans pensée. Peut-être quon na plus ni raison, ni temps, ni lieu. Le chercheur dor, Gallimard,1985 La mer est ce quil y a de plus important au monde. Mondo et autres histoires, Gallimard 1978 Elle arrache à linanité du multiple, et elle met en présence de la totalité. Ce quil faut susciter, cest la mer que nous portons dans notre être lautre nest quun point dappui. Limportant cest dexplorer locéan spirituel dont les vagues sont des rêves. Pendant toutes ces années terribles, ces années mortes, cest celle que jattendais. Je nai pour ainsi dire pas quitté la mer des yeux. Le chercheur dor, Gallimard,1985

20 Le Clézio a célébré : Le vent qui va vers linfini, au-delà de lhorizon, au-delà du ciel, jusquaux constellations figées, à la voie lactée, au soleil. Désert Gallimard, 1980 Le vent se joue des obstacles; comme la mer il lui arrive de devenir fou. Mais il chasse limpur, il brasse lair, il sèche les plaies, il nettoie le désert: quand il souffle sur le sable, il met à nu le socle des montagnes et, parce quil purifie, il est sacré. Lalla, au sommet de la dune marine, penchée contre le vent, voue un culte spontané à ce dieu qui lenivre despace et de liberté: Il est grand, transparent, il bondit sans cesse au-dessus de la mer, il franchit en un instant le désert […], il danse là-bas au pied des montagnes, au milieu des oiseaux et des fleurs. Lalla pense quil est beau, transparent comme leau, rapide comme la foudre. […]Il sappelle Woooohhhh. Le Clézio est un vrai vivant, en étroit contact avec les forces et les spectacles de la nature.

21 La Face dombre, la face de lumière. Nous partirons de lantique récit de Aanna Houriya. Elle est assise sur le seuil dune baraque en planches dans laffreux camp de concentration de Nour Charms. La vieille femme adore raconter à lapproche de la nuit des histoires de Djenoun; la jeunesse du camp fait cercle et lécoule en silence. Cest lhistoire du paradis perdu qui sappelait Findous, un jardin plein de fleurs et darbres où chantaient sans cesse les fontaines et les oiseaux, un jardin où les hommes vivaient en paix en mangeant seulement les fruits et le miel. Maintenant, cest la terre sans eau, la terre âpre et nue, sans aucun arbre, sans aucune fleur et les hommes y sont devenus si méchants quils sy livrent une guerre. Sans merci, sans que les Djenoun les aident. Étoile Errante, Gallimard, 1992 Ce mythe concentre toute la vision du monde de Le Clézio, sa nostalgie des origines, de la vie innocente et de la paix, son horreur de la guerre introduite dans le monde pour le malheur et pour la faute des hommes, avec la perversion qui en est résultée.

22 À lécole, les enfants ont du mal à shabituer parce quil faut réduire la qualité et la quantité de leurs perceptions, afin de mieux les structurer et manipuler. On leur interdit de rêver. Ils perdent ainsi leurs facultés naturelles de participation poétique, imaginative, à la fois au monde, aux autres et à eux-mêmes. Ces relations vivantes seffacent et les laissent sans qualités, sans défense contre les interprétations officielles, réduits à létat dindividus abstraits dans une multitude abstraite. Le Clézio a gardé un affreux souvenir des filières de la culture utile et préfabriquée à la société qui prétendait lengager. Le lycée de Nice est pour lui une magnifique prison de pierre grise, avec ses tourelles, ses meurtrières, ses grilles ornées de piques. Étoile Errante, Gallimard, 1992 Dans ces machines à modeler les cervelles, on enseigne une culture sans rapport avec la vie instinctive. Une vraie culture devrait nourrir la vie: elle naît de lexpérience. La culture nest rien; cest lhomme qui est tout. LExtase matérielle, Gallimard, 1967 La culture ne devrait servir quà approfondir une expérience concrète: les écrivains, les artistes vont plus loin que les autres dans le contact, la participation, la création parallèle. Ils nous guident. Dès quon se laisse aller vers les idéologies, on se paie de mots, on nest plus dans le réel; la culture devient un poids mort, un obstacle à la vie.

23 La ville est un lieu dexcès qui énerve et rend dépendant comme la drogue. La ville évoque la cruauté, linsensibilité et la mort. La ville avec ses maisons, ses routes et ses tunnels a tout stérilisé. Quand on parcourt les banlieues interminables on se demande parfois sil est possible de sortir de la ville, si le labyrinthe na pas déjà recouvert la planète. Le visage fermé des passants: gens pressés, expressions dures, personne ne sourit. Encagés les hommes deviennent méchants, bien pire que des sauvages qui, eux, respirent dans leur culture traditionnelle. Dans les quartiers pauvres de Nice, à lAriane, il règne « un silence âpre et froid, un silence crissant de poussière de ciment, épais comme la fumée sombre qui sort des cheminées de lusine de crémation, » La Ronde et autres faits divers, Gallimard, 1982

24 Les personnages de Le Clézio sont en général des solitaires attirés par le désert. Dans une ville: « On comprend- cest horrible-quon ne sera jamais seul. » La guerre, Gallimard, 1970 La foule a certes des comportements inhumains; elle est indifférente, elle peut-être cruelle. Cest tout juste si Saba, en sévanouissant sur le trottoir, ne se fait pas marcher dessus.

25 « Quand jai vu ces choses étalées partout, sous mes yeux, jai senti une espèce de tristesse claire semparer de mon esprit. Jai compris que tout était évident, pur et glacé, se consumant éternellement sans chaleur ni scintillation, comme des étoiles dans le vide. » La Fièvre, Gallimard, 1965 Comment ne pas être acculé par la quantité! Le multiple nest que poussière. Pas de pensées individuelles, plus de désirs. Le multiple est absurde parce quil ne converge pas: il sajoute. Même un tas de sable peut avoir une forme, mais le multiple nest rien. « Il ny avait jamais rien! Au-dessus, au-dessous, devant, derrière, à gauche, à droite, il y avait DES CHOSES. » La Guerre, Gallimard, 1970 Le désir de possession fait de lhomme une chose; il est donc stérile, il accroît les haines, les injustices et lépaisseur de la jungle dans laquelle nous vivons. Le chercheur dor respire quand il constate enfin que le trésor a disparu: « Jamais nous navons été aussi gais, depuis que nous savons que les cachettes du trésor sont vides. Pour la première fois, je crois, je goûte le temps qui passe sans impatience ni désir. » Le Chercheur dor, Gallimard, 1985

26 Un monde régulé par largent est naturellement impitoyable. Lindignation de Le Clézio contre lindifférente froideur de la société moderne sest accrue et approfondie au cours de ses voyages qui lui ont montré lhorreur de la domination blanche; elle sest intensifiée au contact des victimes des racismes et des génocides. Elle donne à lœuvre une vibration de colère. Une tendresse pour les êtres faibles, vulnérables, paumés, incapables daffronter une sauvage réalité. Ce nest pas sans raison que Le Clézio participe avec tant dardeur aux actions entreprises par les écologistes, aux luttes contre la menace atomique, contre les pollutions, les désertifications, les pêches intensives, les génocides de toutes sortes. Il sait bien que lerrance nest pas une solution. La fuite en avant nest pas une solution, pas plus que la régression vers létat infantile: la solution est dans un approfondissement intérieur de la présence au monde, dans leffort de participation: « Le rêve nest pas seulement une recherche extérieure, il est aussi la quête de soi- même, de sa propre conscience…Un moyen de rencontrer lautre partie de soi même. » « La mer est à lintérieur de ma tête, et cest en fermant les yeux que je la vois et lentends le mieux. » Le Chercheur dor, Gallimard, 1985

27 Tous les romans de Le Clézio commencent par un départ. Ainsi Alexis embarqué sur le Zéta, moderne navire Argo. « Il me semble que jai brisé quelque chose, que jai rompu un cercle. Quand je reviendrai tout sera changé, nouveau. » « Je vais vers lespace, vers linconnu, je glisse vers une fin que je ne connais pas. » Le mot exode conviendrait mieux puisquil désigne un retour dans la patrie, une sortie de captivité, et parfois la sortie desclavage dun peuple entier. De tels déplacements ne sont plus seulement fuite, vacances, ce sont des pèlerinages vers lessentiel: Si tu veux vivre : « tu dois aller au bout de ce que tu cherches, au bout du monde. Le Chercheur dor, Gallimard, 1985

28 Il y a dans la plupart des écrits de Le Clézio un petit garçon ou une jeune fille; ils en sont souvent les protagonistes. Ces enfants, curieusement, nont pas de parents et ont quitté leur école. Ces enfants sont souvent isolés, sans camarades, sans maison; ils vivent en marge, au jour le jour, au hasard des rencontres; ils nont rien à faire dautre quà regarder les hommes et contempler la nature. Dun côté, leur regard est à la fois critique et étonné: ils se sentent séparés, incompris, repoussés, ils sont déçus, parfois indignés. Leur regard est innocent, les yeux sont « lisses et dures », ils voient ce que nous avons cessé de voir; ils ne sont pas encore habitués; ils ne jugent pas, mais ce quils voient nous donne mauvaise conscience. Sans les enfants, son œuvre serait franchement noire, avec eux, on retrouve le pur, le sacré, le merveilleux. Lorsque ces enfants-là disparaissent on retombe dans la grisaille. Mondo parti « cétait comme sil y avait un nuage invisible qui recouvrait la terre, qui empêchait la lumière darriver tout entière. »

29 Le sauvage fascine encore plus que lenfant. Mais quest-ce quun « sauvage »? Dabord un être farouche, qui vit loin des villes, dans la nature, en symbiose avec les éléments et les forces comiques. Denis, le petit compagnon dAlexis,est un cafre fils de pêcheur : il sait tout sur les arbres, leau, la mer; il connaît le nom de tous les poissons, il connaît toutes les plantes : on ne sennuie jamais avec lui. Opposer à une existence artificielle, monotone, gavée de biens, mais étroitement réglementée, le rêve romantique dune vie daventures perpétuelle, dangereuse, souvent difficile, mais libre. Le Hartani se sent vraiment frère de lépervier: « Ils ont le même regard, le même courage, ils partagent le silence interminable du ciel, du vent et du désert. »

30 Le marginal nest pas né sauvage il lest devenu; il est sorti du système. Il nest donc pas naturel, cest un sous-produit, un évadé de la civilisation. Le marginal est un être déplacé, égaré: il ne lui reste que lexistence, une existence nue, sans mode demploi. Cest un asocial, imprévisible, livré aux aléas, sans statut, sans avenir, sans principes. Seules subsistent des pulsions dinstinct brut, dans un climat général déchec et de dégoût. Mondo est un vagabond « arrivé un jour par hasard. » Martin vit dans un bidonville et refuse le nouvel HLM. Ainsi léchec social, le refus de réussir, les infractions et les déviances, le cynisme et le sans-gêne, parfois le crime, deviennent les signaux dun désordre majeur qui est le désordre de lordre.

31 Le sacré Tout nest pas encore profané. Il y a dans la nature des signes porteurs de joie. Ainsi ce couple de pailles-en queue, ces deux oiseaux blancs quen 1892 contemplaient déjà chaque soir Alexis et sa sœur. « Dans le ciel de lumière ils viennent très haut, en glissant lentement comme des astres…Nous ne sentons plus la faim ni la fatigue ni linquiétude du lendemain. » En 1925, à linstant où reparaît Ouma, les deux oiseaux surgissent encore, fidèles messagers de bonheur et déternité. Un lieu resté sacré cest le merveilleux atoll de Saint- Brandon où sépousent, dans la lumière féérique, le terrestre et le marin: « Leau du lagon me purifie de tout désir, de toute inquiétude. » « Là-bas, dit le timonier, leau est si transparente que vous glissez sur elle dans votre pirogue, sans la voir, comme si vous étiez en train de voler au-dessus des fonds…jai cru que jarriverais au paradis. »

32 Le désert occupe une place considérable dans cette œuvre. Cest que dans le désert tout redevient possible. Lieu absolu, sans repère, sans nom: « le désert lave tout dans son vent, efface tout. »(Désert 19).Les nomades sont purs; ils sont pauvres, mais ils possèdent lespace et la lumière. Chez les nomades la terre est largement ouverte: il ny a pas de maîtres, de monuments, de routes: on est libre. Et ce qui libère, cest la stérilité, la sécheresse. Celui qui ne possède rien est un autre homme : «Quand on na pas mangé pendant des jours, le ciel paraît plus propre aussi, plus bleu et lisse au- dessus de la terre blanche. Les bruits résonnent plus et la lumière semble plus pure et plus belle. » Désert, Gallimard, 1980 « Cétait comme sil ny avait pas de noms, ici, comme sil ny avait pas de paroles. Le désert lavait tout dans son vent, effaçait tout. Les hommes avaient la liberté de lespace dans le regard, leur peau était pareille au métal. La lumière du soleil éclatait partout. »

33 Paru en 1978, ce poème en prose servira de conclusion. Dans ce poème étrange les pôles dattraction habituels de Le Clézio sinversent: la chaleur cest la ville son agitation, son climat de « guerre. » Le froid cest le calme, limmobilité dans une atmosphère pure, transparente, hors du temps: litinéraire va de cette chaleur poussiéreuse et tendue, vers un grand Nord, ultime séjour de labsolu. Cest dabord, un voyage, ou plutôt une errance, une dérive. Le paquebot humanité avance; on entend les machines. On flotte certes : « au milieu dun océan indéchiffrable. » mais on sait que lon séloigne: les blancs immeubles de la ville se rapetissent, plus de murs, de rues, de fils téléphoniques. On erre, perdus, abandonnés. On nentend, on ne voit, on ne sent rien; Des vigies guettent en haut des mâts: « quelque chose va apparaître. » Cest le cri désespéré de lespérance. « Il y a un minuscule trou dans le fond de lespace. » et quand on y arrive se révèlent les icebergs. Ces icebergs sont une concrétion onirique de labsolument pur: « statues des dieux qui nécoutent jamais les hommes. » Où règnent une indifférence, une solitude, une froideur qui transportent hors du temps. On ne cherche plus rien, on ne désire plus rien. On est figé dans labsolu, si longtemps cherché, de la mer, du ciel, de la lumière. Jamais on na été si près de la mort. Il ny a aucun espoir de retour. Ce poème est aussi celui du langage, de la fonction révélatrice, messianique du langage. La poésie est lultime invitation de lesprit.

34 Surmonter les barrières du langage, pour tenter de dire toute la réalité, même de ce qui est au-delà des mots, tout en se servant des mots. « Faire de la musique avec mes mots, pour embellir mon langage et lui permettre de rejoindre les autres langages du vent, des insectes, des oiseaux, de leau qui coule. » Linconnu sur la terre, Gallimard, 1978 Le Clézio sest livré à cette lutte contre un langage abstrait qui la déçu. Après 1978 et surtout 1980, lécrivain semble sêtre résigné aux contraintes de ce langage commun: les choses quil avait à dire étaient graves et devaient atteindre un plus large public; il entrait dans la problématique sociale et politique, il sengageait. Lespoir donc de voir un jour apparaître un langage capable de faire surgir magiquement les choses subsiste. Sapercevoir que les mots patinent à la surface des choses et nous séparent, finalement, du réel au lieu de nous louvrir. Ils sont usés, polis par lusure et sans prise. Il faut donc tenter de retourner les mots aliénés contre laliénation qui les rend impuissants. Les mots, au lieu de nêtre que des signes, devraient « redevenir » des réalités. Les mots sont faits pour représenter. « dessiner avec application chaque détail, chaque nuage, chaque feuille dherbe et leur donner la vie. » Les substantifs se pressent; les verbes, les adjectifs, essaient de seffacer, les phrases nominales, listes de noms propres. Plaisir des sons, des anaphores, des allitérations, noms exotiques, étranges, évocateurs de lointains, de villes, danimaux, de plantes inconnues, choisis pour leur sonorité, sans le moindre commentaire.

35 Notre auteur a le sens aigu du dialogue. Il tutoie parfois son lecteur, ce qui crée une ambiance familière. Il sadresse à lui: « Dites, vous voyez Naja, Naja danse… » Voyages de lautre côté, Gallimard, 1975 On na plus limpression de lire mais dentendre quelquun qui vous parle. Ne pas faire de phrases, écrire « comme on vit », tantôt vite, tantôt lentement, en effaçant, autant que possible, derrière soi la trace de lécriture. Par contre, dans les grands moments, on se voit hausser du niveau dun style oraculaire. « libérez-vous;…nattendez plus…vous êtes sourds… » Vocifération à tue-tête : Voici la foule sur le trottoir « O limaces, O méduses, O clowns tristes et barbares. »

36 Un conte cest de limagination en liberté, un roman cela suppose une vraisemblance. Le Clézio, lui, est un gosse qui adore les histoires. Comme Alexis, qui dévorait les nouvelles de lillustrated London News, il a ressenti la « réalité du fictif », plus puissante, plus intéressante, peut-être, au fond, plus vraie que lautre, parce que cest dans nos rêves que nous existons sans contraintes. Le conte vous emporte hors du temps, rend présent linvraisemblable et possible limpossible. Il écarte le présent et, en délassant, rend le malheur presque supportable. Un conteur doit faire voir, sentir, entendre ce quil raconte: Le Clézio noublie jamais de solliciter tous les sens, de trouver des images concrètes, de suggérer les rythmes pour lécriture, de mettre son lecteur en présence de scènes racontées. Un conte doit être composé. Il faut faire croître la curiosité, cacher le dénouement le plus longtemps possible.

37 Les sensations ne peuvent pas être analysées ou décrites. Elles ne peuvent être que suggérées à laide de métaphores vives, empruntées à tous les ordres de la perception. Les adjectifs sont généraux, donc inefficaces puisque chaque sensation, quand on lapprofondit, est absolument unique. Le but est donc de donner à percevoir, à coups danalogies, la chose même, saisie sur le vif. Dans la création dimages saisissantes, ce nest pas la vraisemblance ou la proximité de la transposition qui jouent le plus: cest souvent la fantaisie, cest-à-dire lextrême souplesse dune imagination qui cherche ses comparaisons très loin, tantôt matérialisant limpalpable, tantôt vaporisant le dense, animant limmobile, fixant le fluide, inversant les associations attendues. Images danimation et danimalisation. M. Ferne, qui faisait courir sa main sur le clavier « comme un animal maigre et nerveux. » Le visage dune mourante largement décrit évoque le mouvement répugnant dune anémone de mer. « Le visage large, plein de cartilages et de chair, à la peau livide, se refermait en son centre à la manière dune anémone de mer. » Les métaphores danimation alternent avec les images opposées celles qui, au contraire, matérialisent, solidifient limpalpable. La lumière du soleil « pleut »; les couleurs elles-mêmes « sautent et piquent comme des guêpes. Elles font des petits bruits stridents. »

38 Linfime est gratuit, intouché; son innocence libère en substituant au regard-pour-agir ( stylisé, réducteur), le regard pour contempler ( pur, accueillant, étonné). Il y a chez Le Clézio un refus radical du monde tel que lhomme prétend lorganiser. Le Clézio nous prend la tête et nous force à voir: « Je laisse séchapper les vues densemble pour retenir les caractéristiques minuscules. » « Je suis myope, avoue Le Clézio, jai tendance à regarder les choses de très près, à voir dans chaque détail un infini. » Ce quon appelle lêtre, Le Clézio sy est heurté physiquement. Cette expérience vivante du réel est à la base de tout. Elle est à lorigine de ses contradictions, de ses vertiges; ce choc il léprouve dès quil observe la moindre parcelle du monde. Le Clézio nous fait tout le temps voyager de lautre côté, là où les choses sont ce quelles devraient être, jeunes, vivantes, ouvertes au rêve. Cette œuvre enchante ceux qui ont conservé un peu de lesprit denfance et sen souviennent comme dune partie perdue. Il faut donc sattendre à ce quelle impatiente, en revanche, les esprits positifs, ceux qui, mûris pour lexpérience, les connaissances, lesprit objectif et surtout la culture ambiante, se défendant contre ces sortes de nostalgies, parce quils refusent ce quils appellent des régressions. Ces gens-là ne sont pas disposés à prendre une telle œuvre au sérieux. Les lecteurs de Le Clézio forment ainsi une collectivité particulière, assez bien délimitée, de rêveurs qui adorent fuir ces réalités qui, au contraire, intéressent la plupart des gens. Cest pourquoi Le Clézio a loreille des jeunes qui se reconnaissent aussi bien dans ses détresses que dans ses joies, dans ses cauchemars que dans ses rêves. Il écrit pour le plaisir décrire: chez lui lécriture précède et commande, elle est directe, spontanée autant quirrépressible.


Télécharger ppt "Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui vient de recevoir le Nobel de littérature 2008, est un des maîtres de la littérature francophone contemporaine, auteur."

Présentations similaires


Annonces Google