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DU PROBLEME DE MOLYNEUX AU PROBLEME DE BACH-Y-RITA Elisabeth Pacherie Institut Nicod EHESS-ENS.

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1 DU PROBLEME DE MOLYNEUX AU PROBLEME DE BACH-Y-RITA Elisabeth Pacherie Institut Nicod EHESS-ENS

2 Quelle est la nature et lorigine de nos représentations spatiales ? La perception visuelle a-t-elle un caractère immédiatement spatial ? Différentes modalités sensorielles peuvent-elles être porteuses dune information spatiale commune ? Quel est le rôle joué par la motricité dans la construction de représentations spatiales visuelles ou tactiles ?

3 1 La formulation classique du problème de Molyneux

4 Au dix-huitième siècle, le débat sur ces questions sest cristallisé autour du célèbre problème de Molyneux. Il a fasciné les plus grands esprits du temps Locke, Berkeley, Hume, Leibniz, Condillac, Diderot, Voltaire, etc. La plupart des philosophes du XVIIIème siècle établissaient un lien étroit entre théorie de lesprit et théorie de la science, linvestigation des pouvoirs ou facultés de lesprit étant censée nous éclairer sur le contenu possible ou à tout le moins sur les limites de la connaissance en général et de la connaissance scientifique en particulier. La question de la connaissance de lespace par lesprit humain faisait lobjet dun intérêt dautant plus soutenu que les propriétés géométriques et spatiales jouaient un rôle fondamental dans la nouvelle physique galiléenne, puis newtonienne.

5 Supposez un aveugle de naissance, qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer par le seul attouchement un cube dun globe, du même métal et à peu près de la même grosseur, en sorte que lorsquil touche lun et lautre il puisse dire quel est le cube et quel est le globe ; supposez que le cube et le globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de la vue. On demande si en les voyant sans les toucher, il pourra les discerner, et dire quel est le globe et quel est le cube. (Locke, Essai sur l'entendement humain, II, ix, 8).

6 Berkeley Dans lEssai pour une nouvelle théorie de la vision, le problème de Molyneux est explicitement mentionné et traité dans les sections § , mais les capacités perceptives des aveugles-nés sont évoquées précédemment à plusieurs reprises et la réponse donnée par Berkeley se fonde sur des thèses déjà longuement discutées et argumentées dans les sections précédentes.

7 Selon Berkeley, les idées immédiates de la vue et du toucher sont totalement hétérogènes. Les idées de la vue ne possèdent aucune spatialité intrinsèque. Les idées spatiales ont leur source uniquement dans le toucher et le mouvement (essentiellement lexploration haptique et la proprioception). Les idées visuelles ne renvoient que dérivativement à des idées spatiales. Ce renvoi à des idées spatiales nest possible quau terme dun apprentissage au cours duquel nous avons appris à associer à certaines qualités de lexpérience visuelle ainsi quaux sensations de convergence et daccommodation diverses idées spatiales (de forme, de taille, de distance) qui ont leur origine dans le toucher.

8 Berkeley donne deux justifications du privilège accordé au toucher vis-à-vis de la vision dans la connaissance spatiale. En premier lieu, les idées tactiles ont lavantage de la stabilité. Les idées tactiles de la forme et de la taille des objets extérieurs sont constantes, alors que les idées visuelles qui sont associées à un objet sont fluctuantes. Deuxièmement, notre intérêt pour la réalité est pour Berkeley avant tout pragmatique. La réalité nous intéresse pour autant quelle affecte notre bien-être et donc influe sur notre comportement. Or nos sensations de plaisir et de peine dépendent de nos rencontres avec les qualités tangibles des corps extérieurs, non avec leurs qualités visibles.

9 Ce qui intéresse principalement Berkeley, ce ne sont pas les qualités phénoménales des différentes modalités perceptives, mais les informations sur la réalité qui peuvent ou non nous être directement données par lune ou lautre modalité. Pour Berkeley, seul le toucher nous donne un accès direct au réel.

10 Sont immédiates, au sens de Berkeley, les idées qui se produisent dans lesprit directement au terme dun processus purement physiologique ou organique, sans que la médiation de processus mentaux ou psychologiques soit nécessaire pour leur production. Elles correspondent à ce que Helmholtz appellera plus tard les sensations, définies comme la contribution faite à notre expérience par les organes des sens préalablement à toute élaboration par lesprit.

11 A la distinction entre idées immédiates et médiates, produits dun processus purement physiologique et produits dun processus ou interviennent des opérations proprement mentales, fait exactement écho la distinction entre processus non susceptibles dêtre modifiés par lapprentissage et processus susceptibles de lêtre. Ce présupposé de la fixité des sensations explique que la quasi-totalité des philosophes qui se sont intéressés au XVIIIe siècle à la question de Molyneux, aient admis que laveugle nouvellement opéré verrait, au sens où il aurait des sensations visuelles par hypothèse semblables à celles des autres hommes.

12 La thèse essentielle sur laquelle repose la réponse négative de Berkeley à la question de Molyneux est que lexpérience visuelle autrement dit les sensations visuelles na en elle-même aucun contenu spatial. En termes plus berkeleyiens, les idées détendue, de figure et de mouvement ne constituent pas lobjet propre et immédiat de la vue, puisque tout ce qui est proprement perçu par la faculté visuelle se réduit aux seules couleurs, à leurs variations et aux différents degrés dombre et de lumière (1985, § 156, p. 280). Les plans ne sont pas plus que les solides lobjet immédiat de la vue. Ce que nous voyons au sens strict, ce ne sont pas des solides, ni même des plans diversement colorés, mais cest seulement une diversité de couleurs (1985, §158, p. 281).

13 La comparaison quétablit le dernier paragraphe de lEssai avec le langage est éclairante: (1)De même que les sons dune langue nont en eux-mêmes aucune connexion nécessaire avec les significations qui leurs sont attachées, de mêmes les idées purement visuelles nont en elles-mêmes aucune connexion nécessaire avec les idées spatiales ; (2) De même, par conséquent, que cest seulement au terme dun apprentissage que nous associons à des sons donnés des significations déterminées, de même cest seulement au terme dun apprentissage que nous associons aux perceptions visuelles des idées spatiales ;

14 (3) De même que les règles de structuration du langage nont pas à être de même nature que les règles et lois qui gouvernent les relations entre les entités signifiées par le moyen du langage, de même le mode de structuration de nos perceptions visuelles na pas à être de même nature que le mode de structuration (géométrique) des propriétés spatiales ; et enfin (4) De même quil peut être extrêmement difficile voire impossible à quelquun dentendre prononcer à ses oreilles les mots de sa langue maternelle sans les comprendre [... et] de séparer le sens du son (1985, §159, p. 182), de même, il peut être quasi- impossible de séparer les idées visuelles des idées spatiales auxquelles elles ont depuis le plus jeune âge été associées via le toucher.

15 Donc, pour en revenir au problème de Molyneux, demander si laveugle recouvrant la vue serait capable sans les toucher de distinguer le cube et la sphère est équivalent, du point de vue de Berkeley, à demander si une personne entendant pour la première fois les mots servant à désigner les cubes et les sphères dans une langue quil ignore, saurait immédiatement quel mot désigne quoi.

16 Leibniz : le raisonnement du géomètre Laveugle nouvellement opéré soumis au test devrait pouvoir aboutir à la bonne réponse par le raisonnement, en exploitant le fait que dans le globe il ny a pas de points distingués du côté du globe même, tout y étant uni et sans angles, au lieu que dans le cube, il y a huit points distingués de tous les autres (Leibniz, Nouveaux Essais sur l'Entendement Humain, II, ix, p. 114). Leibniz précise toutefois que pour que laveugle-né use de cet expédient, il faut quil ait été instruit préalablement de ce quil a devant lui un cube et une sphère, sans quoi il ne saviserait pas spontanément de faire le lien entre les impressions visuelles quil reçoit et ces idées.

17 Condillac: voir et regarder Il ne suffit pas de répéter, daprès Locke, que toutes nos connaissances viennent des sens : si je ne sais pas comment elles en viennent, je croirai quaussitôt que les objets font des impressions sur nous, nous avons toutes les idées que nos sensations peuvent enfermer, et je me tromperai. [...] Il semble quon ne sache pas quil y a de la différence entre voir et regarder ; et cependant nous ne nous faisons pas des idées, aussitôt que nous voyons ; nous ne nous en faisons quautant que nous regardons et que nous regardons avec ordre, avec méthode. En un mot, il faut que nos yeux analysent : car ils ne saisiront pas lensemble de la figure la moins composée, sils nen ont pas observé toutes les parties, séparément, lune après lautre, et dans lordre où elles sont entre elles. (1754, III, III, p. 170)

18 Lun des objets principaux de Condillac était de répondre à la question suivante : si toute notre connaissance du monde nous vient de nos sensations, et si toutes les sensations sont simplement des modifications de notre esprit, comment pouvons-nous justifier lexistence du monde externe ? Cette question en recouvre en fait deux : –la question proprement épistémologique de la justification de notre croyance au monde externe. –la question plus psychologique consistant à expliquer comment il se fait que nous croyons à lexistence dun monde externe doté dune certaine organisation spatiale. Alors que lon peut penser que limmatérialisme de Berkeley constitue une réponse à la question épistémologique, les considérations déroulées par Condillac dans le Traité des Sensations visent plutôt à répondre à la seconde question.

19 Ce sont les mouvements exploratoires et notamment les déplacements oculaires qui interviennent dans lanalyse des sensations qui permettent de conférer à celles-ci une organisation spatiale. Laveugle nouvellement opéré qui recevrait passivement des sensations visuelles ne saurait donc distinguer la sphère du cube. En outre, dans la mesure où analyser nos sensations nest pas quelque chose que nous sachions spontanément faire, il faut à laveugle le temps dapprendre à regarder et observer correctement.

20 Toutefois, la raison dernière pour laquelle Condillac répond négativement à la question de Molyneux nest pas quil faut du temps pour apprendre à regarder, mais plutôt que la reconnaissance de lexistence dun monde extérieur et lexploration active de lenvironnement dépendent dune expérience préalable du toucher (ce qui chez Condillac inclut la proprioception) et du mouvement. En premier lieu donc, le toucher est le seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs (1754, II, p. 89), cest-à-dire, pour Condillac, qui nous donne par lui-même lidée quexistent hors de nous des corps étendus. Par elles-mêmes, les sensations visuelles napparaissent que comme des modifications de lâme et ne donnent pas lidée dun monde extérieur.

21 Condillac insiste sur deux propriétés des corps quil juge essentielles : (1)Les corps sont des continus formés par la contiguïté dautres corps étendus; (2) Ils sont impénétrables, au sens où deux corps ne sauraient occuper le même lieu. Lidée dimpénétrabilité nous est donnée à travers la sensation de solidité que nous éprouvons au contact dun corps solide. Cette sensation de solidité, nous léprouvons dabord en touchant notre propre corps et en nous éprouvant ainsi à la fois comme touchant et touché. Cest parce que le propre dune telle sensation est de représenter à la fois deux choses qui sexcluent lune hors de lautre (1754, II, p. 103) que lâme ne pourra la percevoir comme une simple modification delle-même et devra former lidée de quelque chose hors delle-même.

22 Si une exploration ordonnée est un prérequis pour une expérience spatiale visuelle, lordre en question ne peut être dérivé de lexpérience purement visuelle ; il doit être prédonné. Pour Condillac, il lest dans la proprioception, en tant que mode de connaissance des mouvements de notre propre corps.

23 Diderot Il nest pourtant pas certain quune conception active de la perception visuelle spatiale doive conduire à lidée dune dépendance nécessaire de la perception visuelle spatiale vis-à-vis du toucher. Une autre option est esquissée par Diderot dans la Lettre aux Aveugles. Diderot a le mérite de mettre en évidence une nouvelle option relativement au problème de Molyneux : celle dune réponse négative qui ne reposerait pas sur le déni dune spatialité intrinséque à la vision, mais sur lidée que, pour quil puisse y avoir perception spatiale, loeil doit dabord sinstruire, même sil peut en principe le faire en autodidacte.

24 Diderot convient de ce que, dans les faits, le toucher joue un grand rôle dans linstruction de lœil. Mais il refuse en revanche dadmettre quen principe il ne puisse en aller autrement : Cependant, je ne pense nullement que lœil ne puisse sinstruire, ou, sil est permis de parler ainsi, sexpérimenter de lui-même. Pour sassurer par le toucher, de lexistence et de la figure des objets, il nest pas nécessaire de voir ; pourquoi faudrait-il toucher, pour sassurer des mêmes choses par la vue ? [...] On conçoit sans peine que lusage dun des sens peut être perfectionné et accéléré par les observations de lautre ; mais nullement quil y ait entre leurs fonctions une dépendance essentielle (1749 : 851).

25 Typologie des réponses possibles au problème de Molyneux. Problème de Molyneux La perception visuelle a en elle-même un contenu spatial Carré visuel = Carré tangible La perception visuelle n'a pas en elle-même de contenu spatial Carré visuel Carré tangible

26 La perception visuelle n'a pas en elle-même de contenu spatial Carré visuel Carré tangible La relation entre carré visuel et carré tangible peut être inférée à partir de propriétés mathématiques qu'ils partagent. (Leibniz) OUI* La relation entre carré visuel et carré tangible doit être apprise. (Berkeley, Condillac*) NON La relation entre carré visuel et carré tangible est innée. OUI

27 La perception visuelle a pas elle-même de contenu spatial Carré visuel = Carré tangible Les idées spatiales nous sont immédiatement données dans les sensations OUI Les idées spatiales résultent de l'analyse de nos sensations. (Diderot) NON

28 2 Le problème de Bach-y-Rita ou lindépendance des sensations et des perceptions

29 Le débat contemporain sur le problème de Molyneux interprète celui-ci comme portant sur le caractère modal ou amodal de la perception spatiale et de ce point de vue prolonge directement le débat des Lumières. Ce nest pas dire toutefois que tous les auteurs saccordent sur une même interprétation de lenjeu exact de la question de Molyneux, puisque la distinction entre amodalité et spécificité modale peut prendre plusieurs sens.

30 Différentes thèses de spécificité des modalités: (SM1) Propriétés éprouvées: Les propriétés des objets dont nous faisons l'expérience dans les différentes modalités sensorielles et auxquelles renvoient les jugements immédiatement fondés sur les données fournies par chacune de ces modalités sont elles-mêmes spécifiques d'une modalité au sens où elles sont déterminées par les caractéristiques subjectives spécifiques des sensations propres à cette modalité. Autrement dit, la différence des sensations implique une différence des contenus représentationnels. Ainsi, par exemple, la forme telle que nous l'éprouvons par le toucher et la forme telle que nous l'éprouvons par la vue sont donc des propriétés distinctes. (Berkeley)

31 (SM2) Codage: A chaque modalité correspond un mode spécifique de codage de l'information qui détermine les relations de similitude et de différence entre perceptions particulières. (SM2) est compatible avec la négation de (SM1) (SM3) Types de propriétés spatiales: Les modalités diffèrent relativement aux types de propriétés spatiales sur lesquelles elles nous informent. Par exemple, l'ouïe ou l'odorat ne nous informent pas sur la forme des objets. (SM3) compatible avec la négation de (SM1) ou (SM2)

32 (SM4) Propriétés diagnostiques exploitées pour reconnaissance et identification: Les modalités différent quant aux propriétés exploitées pour la reconnaissance et l'identification d'objets particuliers ou de types d'objet. Par exemple, la reconnaissance tactile des chats exploitent propriétés de texture, de température, de distribution des masses, tandis que la reconnaissance visuelle exploite propriétés de la structure des surfaces. (SM4) compatible avec négation de (SM1)-(SM3). (SM5) Processus: Les processus que sous- tendent la perception spatiale dans les différentes modalités sont distincts. Par exemple, informations exploitées par diverses computations, algorithmes utilisés à diverses étapes, nature séquentielle ou parallèle du traitement, etc. (SM5) compatible avec négation de (SM1)-(SM4).

33 (SM6) Véhicules: Les véhicules de représentation spatiale différent selon les modalités (//image/phrase ou //phrase dans une langue/phrase dans une autre). Par exemple, on soutient souvent que le véhicule de la perception haptique des formes suppose un ordre séquentiel des unités de représentation, à la différence de la perception visuelle des formes. (SM6) peut être associée à (SM2) mais peut aussi être jugé compatible avec la négation de (SM1)- (SM5). (SM7) Phénoménologie: il existe des différences phénoménologiques entre modalités relativement à la manière dont les propriétés spatiales et physiques sont éprouvés. Ces différences phénoménologiques sont distinctes des différences évoquées précédemment et sont irréductibles à celles-ci. (SM7) est compatible avec négation de (SM1)- (SM6).

34 Variante moderne du problème de Molyneux: problème de Bach-y-Rita Dans la deuxième moitié des années 1960, Bach-y- Rita et ses collègues (Bach-y-Rita et al., 1969 ; White et al., 1970, Bach-y-Rita, 1972, Collins et al., 1973) ont mis au point un système de substitution visuo-tactile (SSVT) destiné aux aveugles. Ce système est constitué en premier lieu dune caméra vidéo, que le sujet peut manipuler à sa guise. Cette caméra est couplée à un mécanisme de transduction, qui convertit limage produite par la caméra en une représentation cutanée isomorphe sous forme dune configuration de vibrations produite par une matrice de 400 vibrateurs placée sur la peau du sujet, généralement dans le dos ou sur labdomen.

35 Le problème de Molyneux dans sa version originale présente de graves inconvénients pratiques. Lidée que létude des aveugle-nés venant de recouvrer la vue puisse nous éclairer sur la caractère spatial ou non-spatial de la perception visuelle repose sur lhypothèse plus que douteuse que léquipement sensoriel de laveugle congénital soit intact et prêt à fonctionner au premier instant de la vision. Faute de garantie sur ce point, il est impossible de déterminer si laveugle qui ne discerne pas le cube de la sphère ne le fait pas parce que linformation visuelle quil obtient par les yeux ne porte pas sur les propriétés spatiales de lenvironnement ou bien parce que son système sensoriel, fonctionnant mal, nest pas capable dobtenir cette information spatiale.

36 Un des grands avantages du SSVT est de court-circuiter cette difficulté en rendant disponible au sujet une information essentiellement visuelle sans avoir à passer par les yeux. Dans le cas de lutilisation du SSVT comme dans celui de la vision ordinaire, linformation qui arrive au sujet est linformation sur les objets véhiculée par la lumière ; et dans les deux cas cette information est présentée et extraite de la même manière.

37 Liste non exhaustive, de similitudes : a)Une image est formée par une lentille sur une surface bi-dimensionnelle. b)La surface contient des éléments discrets (vibrateurs ; bâtonnets et cônes) qui réagissent à lentrée. c)Les surfaces contiennent des cellules nerveuses, qui sont connectées aux régions de la surface (champs récepteurs) et qui envoient des signaux électriques au cerveau. d)Le système de formation de limage (oeil ; caméra de télévision) peut être déplacé à volonté, soumettant limage à des transformations.

38 e)Plus généralement, dans les deux systèmes la source de stimulation nest pas nécessairement en contact avec le corps ; autrement dit, elle peut être sentie, même si elle ne peut pas nécessairement être touchée. f)En conséquence de (e) la perception peut être interrompue par linterposition dobjets entre le spectateur et lobjet vu.

39 Que se passe-t-il lorsque des aveugles sont équipés du SSVT? Ils deviennent très rapidement au terme de 5 à 15 heures de pratique en moyenne capables de distinguer des objets et de décrire leur arrangement spatial, dévaluer correctement la taille, la distance, la rotation, lorientation et autres phénomènes tri-dimensionnels qui sont présentés. Ils réagissent par un comportement de défense à lapproche soudaine dun objet dans le champ de la caméra. Ils répondent aux illusions visuelles testées (par exemple, leffet de cascade) de la même façon que les voyants. Au bout de quelques heures de pratique, les stimuli perçus sont localisés par le sujet dans le monde extérieur, en face de lui, et non au contact de la peau, autrement dit, ils sont perçus comme distaux.

40 Les résultats obtenus jusquici indiquent la grande importance des mouvements auto-générés de lobservateur. Lorsquil leur est demandé didentifier des formes statiques avec la caméra fixe, les sujets éprouvent de grandes difficultés ; mais quand ils sont libres de tourner la caméra pour explorer les figures, la discrimination est rapidement établie. Avec la caméra fixe, les sujets rapportent leurs expériences en termes de sensations sur le dos, mais quand ils déplacent la caméra sur les agencements 11, ils rapportent leur expérience en termes dobjets localisés extérieurement en face deux. Le mouvement de la caméra est ici analogue au mouvement des yeux dans la vision et ce résultat soulève la possibilité intéressante que la localisation externe des percepts puisse dépendre, de manière critique, de ces mouvements. (White et al., 1970 : 25).

41 Quelle leçon tirer de ces résultats vis-à-vis du problème de Molyneux ? Ils semblaient aller dans le sens de loption suggérée par Diderot, à savoir que la vision nous donne par elle-même des informations sur les propriétés spatiales de lenvironnement, mais quelle a néanmoins besoin pour ce faire dun apprentissage. Pour que cette conclusion soit confirmée, il faut montrer: (1) quil est raisonnable dattribuer à lutilisateur du SSVT une expérience visuelle, et (2) que lespace visuel n'a pas un caractère dérivé par rapport à lespace tactile ou à l'espace moteur.

42 Dans la mesure où lon veut décrire lutilisateur du SSVT comme faisant usage de son sens du toucher, les objets sentis ne sont pas ceux qui se trouvent en face de la caméra de télévision, mais les vibrateurs mis au contact de sa peau. Si, au contraire, on considère que les objets quil sent sont ceux qui sont balayés par la caméra, il est certainement plus plausible de les décrire comme (en un sens) vus, les croyances ainsi acquises comme (en un sens) visuelles (Heil 1983 : 16).

43 Critère des stimuli: Cest le critère que défend Heil. La distinction entre les sens est fondée sur la différence entre les types de stimulations physiques exploités pour en tirer de linformation. Daprès lui, par conséquent, voir suppose une activité dextraction dinformation à partir des rayons lumineux ; il y a audition lorsquune créature extrait de linformation à partir dondes de compression de certains types ; lodorat et le goût impliquent lextraction dinformation à partir de caractéristiques chimiques de lenvironnement [...] ; le toucher fait intervenir la capacité à obtenir de linformation sur les choses par lintermédiaire de certains types de contact mécanique (1983 : 8).

44 Casati et Dokic 1994: ce critère nest toutefois pas parfait en ce quil ne permet pas de distinguer entre perception visuelle et perception thermique, puisque dans les deux cas, le milieu semble être celui des radiations électro-magnétiques. Lobjection nest toutefois pas nécessairement dirimante, dans la mesure où, dune part, radiations lumineuses et radiations thermiques se distinguent malgré tout par leur longueur donde et leur bande de fréquence.

45 Sensation et perception Gibson (1966) opère une distinction entre linformation contenue dans une expérience et les aspects qualitatifs de ces expériences et, par suite, entre deux manières de concevoir les sens: –comme canaux de sensations, essentiellement passifs, qui sont les sources des qualités conscientes de lexpérience –comme des systèmes perceptifs, essentiellement actifs, qui extraient ces informations et sont sources de connaissances sur sur le monde. Gibson souligne en outre labsence de relation nécessaire entre sensation et perception.

46 Linformation sur le monde est contenue dans les propriétés structurelles invariantes des stimuli. Lobjet de la perception est donc dextraire cette information en détectant ces invariants. Dans ce processus de détection, le mouvement joue un rôle important. Les systèmes perceptifs sont susceptibles dapprentissage, cet apprentissage ayant pour effet de permettre une détection plus exacte, plus complète et plus rapide des invariants présents dans une stimulation.

47 Berkeley, dun côté, Gibson et Bach-y-Rita de lautre, saccordent sur le fait que la fonction principale de la perception est de nous fournir des informations sur lenvironnement. Il en découle que pour eux, le problème principal dune théorie de la perception nest pas dexpliquer pourquoi les choses ont lapparence phénoménale quelles ont, mais de quelle manière les sens nous informent sur le monde. Le deuxième point commun important de ces auteurs est dassocier perception des propriétés objectives de lenvironnement et invariance. Ainsi, Berkeley lie la prééminence quil accorde aux idées tactiles par rapport aux idées visuelles au fait que les premières mais non les secondes sont constantes et Gibson rend compte de lextraction dinformation en termes de détection dinvariances.

48 Différences capitales. Ni Berkeley, ni les auteurs du XVIIIe siècle, à lexception peut- être de Thomas Reid (1785), ne songent à contester lidée que la perception se fonde sur la sensation. A lopposé, Gibson insiste sur la séparabilité de la sensation et de la perception et sur lindépendance de la perception vis-à-vis des sensations. Pour Gibson, les fluctuations des sensations visuelles associées à la perception dun objet à différentes distances ne donnent aucune raison de douter du caractère immédiatement spatial de la perception visuelle, puisque précisément la perception ne dépend pas de la sensation.

49 3. Le rôle du mouvement dans la perception spatiale.

50 3 Le rôle du mouvement dans la perception spatiale.

51 Posé en termes gibsoniens, le problème de la spatialité de la perception visuelle se décompose en deux questions : 1.La question de la présence dune information spatiale sous forme dinvariants de structure dans le stimulus visuel. 2.La question de la capacité des organismes à extraire cette information.

52 Il est généralement reconnu que Gibson a démontré que linformation spatiale contenue dans les stimuli visuels était beaucoup plus riche quon ne lavait pensé avant les travaux systématiques quil a menés et quelle était ainsi suffisante pour donner une représentation non-ambiguë des propriétés spatiales de lenvironnement. Si tel est le cas, il semblerait donc que Gibson ait raison contre Berkeley.

53 La démonstration de Gibson repose sur la substitution à la notion classique de stimulus visuel conçu comme étant limage formée par la lumière sur la rétine à un instant donné dune notion plus riche, celle de la rangée optique (optic array) et de ses transformations. Cette redéfinition de la notion de stimulus visuel a pour conséquence dinclure le mouvement dans le stimulus puisque lune des sources principales des transformations de la rangée optique sera le mouvement du spectateur. La question de la spatialité intrinsèque à la perception visuelle ne recevra donc une réponse positive que pour autant quen élargissant ainsi la notion de stimulus visuel, on ne se donne pas subrepticement des idées spatiales déjà constituées. Doù la nécessité délucider le rôle exact joué par le mouvement dans la perception visuelle.

54 La rangée optique est définie comme la projection sphérique dune configuration géométrique de lumière ambiante autour dun point dobservation. Elle existe donc objectivement indépendamment de lexistence dun observateur. Elle constitue un stimulus potentiel qui devient actuel lorsquun œil se trouve au point dobservation. Toutefois, on ne doit pas identifier stimulus actuel et stimulus potentiel à un instant donné, car un stimulus actuel est étendu dans le temps : à un stimulus actuel peut donc correspondre une série de transformations de stimuli potentiels, qui peut être soit leffet dun déplacement de lœil (mouvement de lobservateur), soit leffet dun changement dans lenvironnement.

55 Un stimulus actuel possède donc à la fois une structure simultanée la configuration de la rangée optique à un instant donné et une structure successive donnée par les transformations de la rangée optique. Pour Gibson, si linformation spatiale contenue dans un stimulus est en partie donnée dans ses invariants statiques, elle lest néanmoins surtout par ses invariants dynamiques. Limportance du mouvement tient donc en tout premier lieu à son rôle dans la production de ces invariants.

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58 Son insistance sur le rôle du mouvement ne fait pas de Gibson un défenseur de la théorie motrice de la perception spatiale, au sens où une telle théorie fait consister lapprentissage de la perception spatiale visuelle en la mise en place de corrélations entre stimuli visuels et idées motrices, telles quen présence de tels ou tels types dobjet dans son champ visuel, le sujet déclenche un programme moteur adapté. Gibson prend soin de distinguer entre deux types de mouvements : –les mouvements exploratoires dont lobjet est dobtenir des stimulations de lenvironnement en vue de la perception –les mouvements performatifs qui servent à la réalisation des comportements au sens ordinaire du terme.

59 Toutefois, il faut encore demander si lutilité du mouvement dans la détection des invariants spatiaux na pas pour condition préalable la capacité de distinguer: 1. entre les transformations de la rangée optique qui déroulent des mouvements de lobservateur et les transformations liées à des changements dans lenvironnement et, 2.les déplacements simplement passifs de lobservateur de ses mouvements auto-générés. Et il faut aussi se demander si la capacité à opérer ces distinctions nimplique pas que lobservateur dispose déjà de représentations spatiales.

60 On peut reprocher à Gibson de navoir pas bien perçu la différence des rôles joués par les déplacements passifs et les déplacements actifs. Il insiste sur la nécessité du mouvement pour la mise en évidence de certains des invariants structurels du stimulus visuel, mais ne semble pas appréhender toute limportance du mouvement spontané pour la localisation dans le monde extérieur des invariants identifiés. En revanche, Bach-y-Rita et ses collègues sont très sensibles au rôle important joué par le mouvement actif.

61 Bach-y-Rita et ses collègues font lhypothèse quune corrélation précise de la translation de lentrée avec le mouvement auto-généré du senseur est la condition nécessaire et suffisante dune attribution des phénomènes observés à un monde extérieur stable et qu'inversement un défaut de correspondance entre la translation de la rangée dinput et les mouvements auto-générés du senseur devraient résulter en des expériences attribuées soit à des conditions non-rigides de lenvironnement externe, soit à des phénomènes dont lorigine perçue est interne à lobservateur" White et al., 1970 : 25).

62 Il semble quune petite correction de cette hypothèse simpose : il est plausible que lexistence dune corrélation précise entre les transformations de linput et les mouvements auto-générés soit une condition nécessaire, mais cette condition nest pas suffisante, car ce qui est crucial ce nest pas simplement que la corrélation existe, mais encore quelle soit détectée comme telle. En termes gibsoniens, cette corrélation peut être tenue pour un invariant dordre supérieur et lhypothèse de Bach-y-Rita serait ou devrait être que la perception du monde externe comme tel dépend de la détection de cet invariant. Cette conception du rôle du mouvement présente de fortes affinités avec la théorie qua développée Poincaré du rôle du mouvement dans la représentation de lespace.

63 Le problème de Poincaré est dexpliquer comment nous sommes capables de construire un espace représentationnel qui approche lespace géométrique sur la base de nos espaces sensoriels, lespace visuel, lespace tactile et lespace moteur, étant donné que leurs caractéristiques sont très éloignées des caractéristiques de lespace géométrique qui est continu, infini, tridimensionnel, homogène et isotrope. La réponse de Poincaré à ce problème consiste à considérer quil ne faut pas chercher lorigine de lespace représentatif quasi-géométrique dans nos sensations prises isolément mais dans les lois suivant lesquelles ces sensations se succèdent.

64 La construction de lespace trouve son origine dans la possibilité de distinguer deux types de changements de nos impressions. –Le passage dun ensemble dimpressions A à un ensemble dimpressions B correspond à un changement de position de lobjet qui cause ces impressions, sil est possible de restaurer lensemble dimpressions A en faisant des mouvements qui nous replacent vis-à-vis de lobjet dans la situation relative initiale. Il y a donc changement de position lorsquil est possible de corriger une modification qui sest produite et de rétablir létat initial par une modification inverse. –Il y a changement détat lorsquune telle correction nest pas possible.

65 Par essais et erreurs, nous apprenons quels mouvements volontaires sont susceptibles de compenser quels changements. Cest parce que cette association par compensation exprime sensiblement une loi de groupe, le groupe des mouvements rigides, que lespace représentatif ainsi acquis constitue une approximation de lespace géométrique.

66 Cela veut-il dire quen apprenant de lexpérience quand des changements dimpressions sensorielles sont susceptibles dêtre compensés par des mouvements volontaires et par quels mouvements, nous apprenons en fait à transférer aux représentations de la vue ou du toucher des notions spatiales déjà présentes dans la représentation des mouvements ? Poincaré refuse une telle interprétation. Par représentation des mouvements, il nentend pas la représentation des mouvements dans lespace, mais la représentation des sensations musculaires qui les accompagnent et qui en elles-mêmes ne présupposent pas la notion despace.

67 En résumé, selon Poincaré, lespace ne nous est donné ni dans nos représentations sensorielles, ni dans nos représentations motrices. Lespace est toutefois construit sur la base de ces représentations. Cette construction suppose: 1.que soient considérées non simplement des ensembles de sensations simultanées, mais des suites de sensations; 2.que soient considérées à la fois des suites de sensations externes (visuelles, tactiles, etc.) et des suites de sensations de mouvement; et 3.quune association par compensation mette en corrélation des suites de sensations extéroceptives avec des suites de sensations musculaires. Lassociation par compensation permet ainsi la construction ou lextraction des invariants du groupe des mouvements rigides. En réalisant un modèle sensible de ce groupe, lassociation construit un espace représentatif qui constitue une approximation sensible de lespace géométrique.

68 La théorie de Poincaré semble donc permettre de donner un contenu précis à ce qui est évoqué de manière vague lorsque lon parle de processus actifs dextraction dinvariants et que lon dit que nos représentations spatiales sont le produit de tels processus.

69 Gibson pour mieux comprendre Poincaré : Ce que montre la description par Poincaré des espaces visuel, tactile et moteur, cest lhétérogénéité des modes de structuration de linformation spatiale dans les stimuli associés aux différentes modalités, plus précisément cest lhétérogénéité de la structuration de linformation dans les ensembles de sensations simultanées des différentes modalités. En revanche, le mode de structuration dynamique des stimuli est le même quelle que soit la modalité concernée ; cest ce qui rend possible lassociation par compensation et ce qui explique pourquoi lespace visuel et lespace tactile sont un seul et même espace.

70 Pourquoi penser que les concepts spatiaux doivent être construits plutôt qu'innés? Si lon sen tient à lhypothèse innéiste, on ne pas expliquer comment le traitement des stimuli du SSVT peut donner lieu à une représentation spatiale constituant une interprétation correcte de linformation délivrée. Si lhypothèse innéiste était juste, les stimuli ne devraient pas pouvoir être interprétés autrement que comme des configurations tactiles, des dessins sur la peau. En revanche, les résultats de Bach-y-Rita sexpliquent facilement dans une hypothèse à la Poincaré, puisque dans cette optique, quelle que soit la modalité considérée, cest le même processus dassociation par compensation qui permet la construction dune représentation spatiale. Que les stimuli visuels présentés tactilement ne donnent pas lieu aux mêmes représentations spatiales que les stimuli tactiles ordinaires tient à ce que lassociation par compensation ne dégage pas les mêmes invariants dans les deux cas.

71 4. Conclusion

72 Conclusion: Si les invariants spatiaux sont principalement détectables dans la structure dynamique des stimuli et si la structuration dynamique des stimuli est la même pour toutes les modalités, nos représentations spatiales perceptives en tant quelle résultent de la détection de ces invariants dynamiques sont en principe compatibles entre elles. Le problème de Bach-y-Rita et son illustre ancêtre, le problème de Molyneux, apparaissent alors susceptibles de recevoir une solution positive.


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