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Le réacteur « N » (prononcer Nu) Nu (capitale Ν, minuscule ν) est la treizième lettre de l’alphabet grec. Ce conte est fictif et est censé se passer à.

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2 Le réacteur « N » (prononcer Nu) Nu (capitale Ν, minuscule ν) est la treizième lettre de l’alphabet grec. Ce conte est fictif et est censé se passer à Londres du 1 avril 2009 au 31 décembre 2009 Durée 12 minutes environ – Cliquez pour avancer

3 Quelle mouche avait piqué ce vieux fou de Richard ? A la fin de sa vie, il devint pacifiste. « Il a trouvé un nouveau gag », pensa le monde entier. Car Richard Feynman, illustre physicien, était connu non seulement en tant que physicien mais aussi pour les farces dont il avait réjoui sa longue existence. (1) Richard Feynman né le 11 mai 1918 est l'un des physiciens les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle, en raison notamment de ses travaux sur l'électrodynamique quantique relativiste, les quarks et l'hélium superfluide. Il est également connu pour ses nombreux livres, notamment les « Feynman lectures on physics », un cours de physique de niveau universitaire qui, depuis sa parution, est devenu un classique pour tous les étudiants de premier cycle en physique et leurs professeurs. Il raconte aussi ses nombreuses aventures dans plusieurs ouvrages : Surely You're Joking, Mr. Feynman! (paru en français sous le titre Vous voulez rire, monsieur Feynman !) et What Do You Care What Other People Think ? ( Qu'est-ce que ça peut vous faire ce que les autres pensent ?).

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5 A Oxford, déjà, il inventait des personnages historiques et collectait des milliers de livres et de dollars pour leur ériger des statues.

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7 Plus tard, étant célèbre, il eut le pouvoir de choquer plus avec moins d'excentricité, et en usa largement. Il déclarait ouverts les congrès en offrant une rose à quelque Frau Doktor, il faisait volontiers son cours en tenue de golf, et emmenait des hordes d'étudiants sur les links pour discuter rayonnement et particules.

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9 Musicien (joueur de bongo) c’est avant tout un esprit libre qui se permettait de passer de la physique théorique au déchiffrage de hiéroglyphes mayas et au forçage de coffres-forts.

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11 Il devint donc pacifiste, à quatre-vingts ans passés. « Cela n'en vaut plus guère la peine, lui dit un jour un de ses anciens assistants, Stephen Wolfram, dont il appréciait beaucoup le cynisme. —Eh, Stephen! je vous montrerai le contraire. —Monsieur, je suis imperméable aux arguments logiques. —Qui vous parle de logique? Mon garçon, je vous ferai si peur à tous que le monde entier aura la colique. » Stephen exprima par son attitude qu'il n'avait pas compris, mais le professeur s'en tint là. Il réservait ses explications à un personnage plus haut placé.

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13 En attendant, il se livra à une campagne d'opinion acharnée, multiplia les meetings et les banquets, et « marcha » à la tête d'une petite foule jusqu'aux portes blindées de divers centres atomiques, dont le sien propre. Cette activité ne l'empêchait nullement d'y poursuivre ses recherches : encore une manifestation de l'humour de Richard Feynman !

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15 Il existait cependant au gouvernement britannique quelques membres à l'esprit borné, qui qualifièrent cette attitude de « contradictoire » et se déclarèrent prêts à déclencher une nouvelle « affaire » (en référence à l’affaire Oppenheimer). Le Premier ministre Gordon Brown, heureusement, était de bonne famille, et n'en tint aucun compte. Cependant, c'est sans le moindre plaisir qu'il reçut et agréa pour le 1er Avril 2009 une demande d'audience du professeur Richard Feynman. « Il va encore me parler de la paix, songea-t-il. Et que croit-il m'apprendre? J'en parle sans cesse moi-même. »

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17 Dieu merci! le professeur parla de tout autre chose, pour commencer. Il avait, dit-il, un rapport à présenter sur l'état de ses travaux. Non, il n'écouterait pas les protestations d'incompétence du Premier ministre. Il connaissait bien le niveau intellectuel des hommes politiques : il ne se serait pas permis d'aborder un sujet scientifique au 10, Downing Street. Ce qu'il avait à exposer était à la portée de tout homme de cœur ; il pensait qu'il en avait un devant lui : il parlerait donc.

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19 Le Premier ministre, vaguement inquiet, se déclara honoré de cette confiance. « Je vous préviens, coupa Richard Feynman avec un sourire sardonique, que ce sera lourd à porter. Je venais vous parler du fruit de mes travaux le voici. Il tira de sa poche une petite boule et la fit rebondir sur le bureau de son hôte, qui sursauta, sourit avec effort et risqua une allusion à la jeunesse d'esprit du professeur. « Mais ce n'est pas un jouet, répliqua celui-ci. Croyez- vous que j'aurais dépensé les milliards de la reine pour mettre au point une nouvelle balle de golf ? Monsieur le Premier ministre, l'objet sphérique que vous tenez dans la main est un réacteur Nu. » Sursautant derechef, le malheureux faillit laisser tomber l'objet sphérique.

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21 Richard Feynman le rattrapa au vol et entra dans des explications détaillées. La réaction Nu était le phénomène par lequel toute matière pouvait, de proche en proche, se transformer en énergie. Le Premier ministre, craignant de comprendre, demanda si c'était là une façon de dire que la Terre pouvait faire explosion. Le professeur le rassura : il ne s'agissait pas étroitement de la Terre, mais du monde ; une réaction Nu correctement amorcée devait désintégrer, en plus de la Terre, les planètes, les étoiles, et même le vide. Car « vide » n'est qu'un mot commode. Ainsi aurait-on une chance de savoir enfin jusqu'où s'étendait l'univers.

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23 C'est cette curiosité créatrice qui tenait depuis une dizaine d'années le professeur Richard Feynman dans un département privé de ses laboratoires. Il n'y admettait comme aides que des manœuvres : pour défendre certains secrets, rien ne vaut la barrière de l'ignorance! Il avait même dû, il s'en excusait, expulser sans faiblesse un ingénieur de Harwell qui s'était présenté sous une fausse identité, probablement de la part du Premier ministre. Écartant d'un geste indulgent les dénégations de celui-ci, il passa sur les détails et en vint au terme de ses recherches. Il avait conçu, calculé, « miniaturisé » et monté pratiquement seul le « réacteur Nu » en forme de balle de golf qui reposait sur ce bureau, entre l'encrier et le tampon- buvard.

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25 « Et, murmura le Premier ministre un peu perdu, l'avez- vous expérimenté? » Richard Feynman éclata d'un rire si tonitruant que son interlocuteur se demanda vaguement si une réaction Nu faisait un bruit de ce genre. Non, certes, Richard Feynman n'avait rien expérimenté du tout, pour l'excellente raison que le phénomène était cumulatif, irréversible et inimitable. Une fois lancé, il consommerait sans possibilité de retouche la Terre, le Ciel, et tout ce qui y vivait. On pouvait lui faire confiance.

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27 « Je pense que mon oeuvre est achevée maintenant, dit-il en cessant de rire : je vais retrouver ma femme en un lieu où nous ne risquerons plus jamais d'être désintégrés. » Le Premier ministre, qui comprenait lentement, en homme bien élevé, commençait à se former une certaine image de la réaction Nu ; il ne prit pas garde à cette dernière phrase, et à la gravité inaccoutumée du professeur.

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29 « Comment déclenchez-vous le... phénomène? lui demanda-t-il. —Il se déclenchera tout seul, lorsque la radioactivité terrestre se sera élevée d'une quantité déterminée. Ainsi ai-je réglé l’horloge atomique interne qui sert de détonateur. Je pense qu'une ou deux explosions nucléaires expérimentales (même souterraines) feraient l'affaire, ou toutes autres expériences atomiques militaires… —Ah! je vois enfin le bout de votre oreille, dit le Premier ministre avec sévérité. Pacifisme, hein? —... ou la mort, répondit le professeur absolument calme. J'ai fait pour la paix ce qui était de ma spécialité. A vous de travailler dans la vôtre, d'interdire la fabrication des bombes et d’initier le désarmement mondial.

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31 —Je vois », dit le premier ministre. Et il reprit avec un beau sourire franc « Combien de réacteurs avez-vous fabriqués? » Le professeur éclata de rire derechef. « Un seul, dit-il : celui-ci! » Le regard du Premier ministre se fixa sur la balle de golf avec un sentiment de cruauté satisfaite. « Well! dit Richard Feynman. Vous savez, le détonateur fonctionne aussi au choc… » L'autre pâlit. « Et à la chaleur, et aux rayons X, ainsi qu'à tous les rayonnements existants, et à l'humidité, acheva impitoyablement le vieil homme. Je vous laisse cet objet avec tranquillité : il est aussi indestructible que l'univers, c'est-à-dire ni plus ni moins. » Et il se leva.

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33 « Mais, s'exclama le Premier ministre en se levant également, nous ne sommes pas seuls en cause! Quel est mon pouvoir sur les expériences, entre autres, de l’Iran, de la Corée du Nord, de l’Algérie, de l’Azerbaïdjan, du Kazakhstan, de l’Indonésie, de l’Égypte, de la Turquie, de la Pologne, de la Libye, du Ghana, de la Malaisie, du Venezuela et du Yémen pour ne citer que ceux-ci? —Vous leur expliquerez » dit Richard Feynman.

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35 Il prit congé en retenant visiblement un énorme fou rire. Il chantonna dans l'ascenseur, esquissa une gigue sur le trottoir, allongea une claque amicale sur la tête de son chauffeur et se fit conduire a son centre de recherche.

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37 Dans son bureau, le Premier ministre restait tête-à-tête avec la « balle de golf »… ou « le réacteur Nu » ? « Bluff! » grogna-t-il. Il la cala cependant avec soin et convoqua sur-le-champ un Conseil de cabinet.

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39 Les ministres, réunis tard dans la soirée, furent tous de l'avis de leur chef : Richard Feynman avait bluffé. Affaibli par l'âge, il se permettait maintenant des excentricités qui sortaient de la décence. « Faisons donc détruire la boule », déclara avec insouciance le jeune ministre de la culture, des médias et des sports, M. Andy Burnham Il l'éleva dans sa main : le Cabinet se dressa unanime. « Sir Andy, dit le Premier ministre d'une voix ferme, je vous prie de me remettre cet objet. —Voilà, répondit sir Andy étonné. Mais si c'est une simple balle de golf... —Si c'est une simple balle de golf, à quoi bon la détruire?

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41 La sûreté de ce raisonnement, supérieur à l'étroite logique, frappa les membres du Cabinet. C'était là le langage d'un homme d'État, particulièrement désigné pour présider aux destinées du Royaume-Uni. Cependant quelqu'un demanda si l'on ne pourrait appeler en consultation un physicien aussi illustre que Richard Feynman. « Il n'y en a pas, déclara carrément le ministre de l’innovation, des universités et des savoirs, M. John Denham

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43 — Je pense, dit alors le ministre de l’Intérieur, Mme Jacqui Smith, que cela pourrait être de mon ressort.

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45 — Ou éventuellement du mien », intervint le ministre de la Défense, M. John Hutton.

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47 Ce problème d'attributions fut rapidement réglé. L'essentiel était d'obtenir des renseignements sur le prétendu réacteur Nu, et la seule source de renseignements résidait dans le professeur lui-même. En conséquence, un commando de spécialistes fut réuni et expédié dans la nuit au centre atomique. Leur spécialité était l'interrogatoire suivi d'aveu. Mais c'est à ces hommes sans humour que le vieux savant réservait sa dernière plaisanterie. Leur voiture arrivait à peine en vue du portail qu'une explosion volatilisait sous leurs yeux un bâtiment écarté, et en même temps le corps, le laboratoire et les secrets du professeur Richard Feynman.

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49 Restait la boule, toujours calée par trois crayons sur le bureau du Premier ministre. Réveillé en sursaut au bruit de l'explosion, celui-ci courut à son cabinet sans prendre le temps de se raser, et constata avec soulagement que l'objet était intact. Mais le téléphone sonnait déjà... Lorsqu'il reposa l'écouteur, il sentit monter en lui un embarras proche de la détresse. Le tout-puissant lui jouait réellement un sale tour en l'instituant gardien de ce damné réacteur qui portait, par-dessus le marché, un nom grec. Il avait beau être un homme civique, bien élevé, et rompu aux subtilités parlementaires, rien dans sa formation ne le préparait à assumer les responsabilités de la fin du monde.

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51 Il devait certainement, pour l'aider à accomplir ce devoir inattendu, s'entourer de compétences. Mais lesquelles? Un instant, la perspective de la fin du monde lui donna l'idée d'appeler en consultation l’archevêque de Canterbury et chef de l’Église anglicane Rowan Williams.

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53 Puis il se dit qu'il s'agissait là d'un dernier recours, et qu'il convenait d'essayer d'abord les humbles techniques humaines. Ayant pris conseil de sa secrétaire (une vieille fille qui connaissait tout le monde), il convoqua pour le jour même à midi trois compétences : le Dr Jim Al-Khalili, à la tête du groupe de physique nucléaire du département de physique de l’université de Surrey, le commandant en chef de la RAF, le Air Chief Marshal Christopher Hugh Moran, et en troisième lieu, bien entendu, le Chancelier de l’Échiquier, M. Alistair Darling, dont le visa était indispensable quoi que l'on fît ou que l'on décidât de ne pas faire.

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55 Le Premier ministre leur dit tout. Au cours de son exposé, il ne cessa d'être en proie à un certain malaise : le regard du commandant en chef de la RAF ne quittait pas la boule, et exprimait une inquiétante convoitise. « Messieurs, conclut le chef du gouvernement, j'attends votre opinion. —La mienne se résume en peu de mots, s'exclama le Air Chief Marshal: frapper vite et fort! —Veuillez être plus précis, sir Christopher. —Mais je le suis. Vite et fort. S'il faut vous en croire, nous possédons maintenant l'arme absolue. Que risquons- nous? —Je me suis mal fait comprendre, sans doute. Ce réacteur Nu — si c'en est véritablement un —doit provoquer la transformation de toute matière en énergie.

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57 —Parfait! En liaison avec l’OTAN, lançons-le sur les montagnes à la frontière de l’Afghanistan, là où se terre Oussama Ben Laden. Même nos petites fusées l'emporteront confortablement. Il n'y a plus de problème de propulsion. C'est une bénédiction du ciel. —J'ai dit « toute matière », sir Christopher. Cela inclut la matière dont nous sommes nous-mêmes formés, ainsi que tout ce pays et ses habitants. —Allons donc! s'écria le Air Chief Marshal. Pensez-vous me faire croire que cette damnée réaction en chaîne pourrait passer la Manche? —C'est douloureux, mais c'est exactement ce que m'a dit hier soir le professeur Richard Feynman. » Le Air Chief Marshal souffla, son teint vira au brique, sa bouche fit une moue, et ses yeux rapprochés se rapprochèrent encore en fixant l'irritante petite boule sur le bureau de cuir vert. « Le diable m'emporte! finit-il par dire. Si cet engin n'est susceptible d'aucun emploi stratégique, que voulez- vous que j'en fasse? —Il n'est peut-être pas nécessaire, sir Christopher, que vous en fassiez quelque chose. Nous sommes précisément réunis pour en débattre. »

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59 Le chancelier de l'Échiquier toussota. « Oui, vous avez la parole, se hâta de dire le Premier ministre. —Quel est le prix de revient de cet objet ? demanda l'autre d'un ton soucieux. Il fallut lui expliquer minutieusement que le problème se situait ailleurs. « Soit, dit-il. Cela n'est pas de mon ressort. J'étais cependant tenté, je l'avoue, par l'économie que ce petit réacteur aurait pu permettre sur les armes nucléaires conventionnelles. Mais allez toujours. J'interviendrai lorsque vous proposerez des dépenses. »

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61 Pendant ce temps, le Dr Jim Al-Khalili n'avait cessé d'observer ses interlocuteurs avec un soupçon de malice qui n'échappa point au Premier ministre. Celui-ci, mal à l'aise, fit un grand effort pour élever le débat. « Ne perdons pas de vue, dit-il, la question qui demeure tout de même la première de toutes : que faut-il penser de cet objet? Nous lui donnons généreusement du « réacteur Nu », mais s'il était vide? S'il ne s'agissait là que d'une plaisanterie un peu forte du professeur Richard Feynman ? Je vous ai fidèlement rapporté toutes ses déclarations. Je me tourne maintenant vers le grand savant qui est parmi nous, et je lui demande ce qu'il est raisonnable de croire. »

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63 Le Dr Jim Al-Khalili, nullement intimidé, fit un sourire satirique : « Il n'est pas niable, dit-il, que Richard Feynman adorait se moquer des gens. A Oxford, nous autres vieux étudiants gardons un extraordinaire souvenir de ses années de jeunesse — même si elles se sont écoulées avant notre naissance : la tradition orale, vous voyez?... Réellement, on n'imagine pas quelles énormités il a pu faire admettre à des personnages officiels, graves et responsables.Toute sa vie, je crois, a été tournée vers ce but. Je le soupçonne de n'avoir vu dans la physique nucléaire qu'un divertissement. Vers 1935, si je me souviens bien, il avait réussi à faire ajouter un roi d'Angleterre à la liste qui figure dans les manuels d'histoire. Cela dura toute une année scolaire et certains enfants l'imprimèrent profondément dans leur mémoire. Vous trouvez aujourd'hui des hommes faits qui vous parlent de George VII. Veuillez excuser cette anecdote : elle me paraît très significative en ce qui concerne l'affaire qui nous réunit. Un faux « réacteur Nu » est absolument dans la ligne Richard Feynman : je l'imaginerais volontiers affichant des sentiments pacifistes outrés, pour doter sa dernière facétie du maximum de vraisemblance psychologique, et quitter ainsi cette Terre, que sa mémoire m'excuse ! dans un véritable feu d'artifice. »

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65 Pendant la réponse du Dr Jim Al-Khalili, ses trois interlocuteurs s'étaient progressivement rassérénés. « Hourra! s'écria l'impulsif sir Christopher. Ne nous laissons donc pas faire par le damné cher vieil original. Son engin ne m'a jamais paru très militaire : je m'y connais quelque peu en explosion, et — l'avez-vous remarqué? — cette bombe prétendue si soigneusement amorcée ne produit aucun tic-tac. » Il n'allait cependant pas jusqu'à la prendre en main pour l'élever à son oreille : il se penchait vers le bureau.

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67 « Ainsi, conclut le Premier ministre d'un ton d'extrême soulagement, il semble que nous puissions classer l'affaire. Le Dr Jim Al-Khalili m'a personnellement convaincu que ce prétendu réacteur n'était qu'une balle de golf. —Ah! pardon, coupa le physicien avec vivacité je n'ai jamais dit cela. —Mais... dit le Premier ministre d'une voix faible. —Richard Feynman était un charmant vieux fou, je vous l'accorde. Mais il ne faut pas oublier que c'était l'homme du monde qui connaissait le mieux le noyau atomique. Il me paraît aventureux de condamner sans examen les travaux d'un ami d'Einstein, prix Nobel, inventeur du cyclotron, père des particules amatérielles, autorité incontestée même à Moscou...

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69 —Voyons! protesta le Air Chief Marshal, est-ce que vous vous mettriez à croire à la réalité de cette réaction Nu ? —Sa réalité théorique n'est pas en cause. —La réaction Nu serait... possible? —Bien entendu. C'est une banalité. Nous connaissons même avec précision les conditions théoriquement nécessaires à son déclenchement.

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71 Le Premier ministre et le Air Chief Marshal se levèrent d'un bond. « Que dites-vous, Dr Jim Al-Khalili! s'exclama le chef du gouvernement d'une voix altérée. Cet objet serait donc véritablement... —Mais je n'en sais rien —Expliquez-vous donc. Vous proposez tantôt une idée, tantôt son contraire. —C'est là, monsieur, la démarche correcte de l'esprit scientifique, qui procède par hypothèses successives, détruit l'une par l'autre et approche ainsi pas à pas de la vérité. —Approchons-nous-en donc le plus vite possible, gronda sir Christopher. »

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73 Le Dr Jim Al-Khalili soupira, se recueillit, joignit les bouts des doigts de ses deux mains, et dit : « La réalité théorique et la réalité matérielle sont souvent séparées par un abîme. Le principe de l'explosion atomique était connu bien des années avant le 16 juillet 1945, date du premier essai nucléaire de l'histoire qui eu lieu sur le Alamogordo Test Range, dans le désert Jornada del Muerto. Le professeur Richard Feynman a certainement pu calculer la réaction Nu : cela n'implique pas qu'il ait su fabriquer un réacteur.

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75 —Certes! s'écria le chancelier de l'Échiquier. Pour en arriver là, quelle infrastructure! que d'usines, d'ingénieurs, de savants allemands, d'ouvriers hautement qualifiés! que de millions de livres! —Certes! l'arme absolue ne peut avoir été fabriquée par un homme seul », dit le Premier ministre en laissant bruyamment échapper sa respiration.

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77 Le Dr Jim Al-Khalili poursuivait « Conclusion correcte. Cependant il ne faut pas négliger les faits suivants de la personnalité du professeur Richard Feynman. Il a travaillé sur la « mini-nuke » dernière-née des bombes nucléaires miniature des arsenaux américains.

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79 Il est « LE » spécialiste de la « chaîne proton-proton » et du « cycle carbone-azote-oxygène » qui sont les deux réactions de fusion nucléaire par lesquelles les étoiles convertissent de l'hydrogène en hélium.

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81 Il a intégré les travaux du Dr Martin Haehnelt sur les « mini trou noir »

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83 et la « géométrie non commutative » du mathématicien français Alain Connes et n‘oublions pas ses dix années de recherches solitaires, dont il s'abstenait de rendre compte. »

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85 — Interrogeons ses collaborateurs! » s'exclama le Air Chief Marshal. Mais le Premier ministre secoua tristement la tête : « Il n'en avait pas. Il n'en a jamais accepté. Il ne voulait que des aides sans formation scientifique. —Il faut enquêter dans les débris du laboratoire. —Il ne reste rien, sir Christopher. « Aucun objet de taille centimétrique », dit le rapport que j'ai là sur mon bureau. Il semble que le professeur Richard Feynman ait mis en oeuvre non pas une bombe, mais quinze ou vingt, reliées en série, de manière à détruire en détail chacune des pièces. —C'était l'homme des pétards, murmura le Dr Jim Al-Khalili avec sympathie. —C'était un homme, rectifia sévèrement le chancelier de l'Échiquier, qui a transformé en chaleur et en lumière environ quinze cent mille livres. —J'aimerais, messieurs, coupa avec autorité le Premier ministre, que nous en venions à l'unique source de renseignements qui nous reste sur le prétendu réacteur, et qui est le prétendu réacteur lui-même. »

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87 Tous les regards se portèrent sur le Dr Jim Al-Khalili, qui prit l'objet dans sa main droite avec précaution. « Oh, dit-il, je pense que cette question sera vite réglée. Quels sont nos moyens pour ausculter cet appareil? Les rayons X... —Comme je vous l'ai déjà rapporté, dit le Premier ministre, l'inventeur aurait placé dans cet engin un détonateur sensible à toute espèce de rayonnement. —Oui. Bien... Il y a l'exploration magnéto-métrique, ou gravimétrique. Nous n'en tirerions que des renseignements purement statiques. A écarter. Reste l'observation directe par démontage. —On ne voit pas de goupille, dit le Air Chief Marshal. —Il ne faut pas songer à un démontage, soupira le Premier ministre. D'après Richard Feynman, ce serait déclencher immédiatement la réaction.

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89 —Voilà, conclut le Dr Jim Al-Khalili. Eh bien! messieurs, dans l'état actuel de la science, il n'existe aucun moyen de désamorcer ce réacteur Nu. Je me place, bien entendu, dans l'hypothèse où il s'agit bien d'un réacteur Nu. L'hypothèse inverse est parfaitement défendable. Je ne puis faire le choix entre l'une et l'autre : cela incombe à votre compétence particulière. »

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91 Le Premier ministre ébaucha un sourire amer, puis le rentra, fermement résolu à ne laisser pénétrer aucun élément de futilité dans la grave décision qu'il devait prendre. Il réfléchit un instant. Tous se taisaient, même sir Christopher. « Well, dit-il enfin. Cette affaire est très simple. D'abord, nous allons instituer à son sujet un secret absolu. —Élémentaire ! commenta le Air Chief Marshal. L'ignorance de l'ennemi est la première des armes. —Cependant, poursuivit l'homme d'État sans relever l'interruption, l'opinion publique saura tout dans peu de temps et commencera à bouillonner. —Mais... —Permettez, sir Christopher. Dans les bouillons de cette opinion, nous aurons à verser les arguments suivants, sur lesquels je fonde ma conviction personnelle : premièrement, la psychologie particulière du professeur Richard Feynman démontre que son « réacteur » n'est qu'une manifestation humoristique. Deuxièmement, le pacifisme du même démontre que ce même « réacteur » est également une manifestation de propagande. Troisièmement, l'opinion des savants et des techniciens les plus autorisés démontre qu'il est impossible à un homme seul de fabriquer un engin comme le réacteur Nu.

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93 —Je pense que c'est une bonne méthode,,, » dit le chancelier de l'Échiquier, exprimant le jugement de tous. Cependant ils attendaient encore quelque chose. Le Premier ministre combla cette attente. « Bien entendu, dit-il rapidement et comme sans y attacher d'importance, en se levant, cet objet restera sous bonne garde. —Donnez-le moi, s'écria le Air Chief Marshal: je le mets dans ma poche et je l'emporte moi-même dans le sous-sol blindé. —Il n'en est pas question, sir Christopher, répondit froidement le Premier ministre. Il restera dans le coffre-fort qui est scellé au fond de ce bureau. —Mais, se rebiffa l'autre, n'est-ce pas un objet spécifiquement militaire? —Il n'existe aucun objet spécifiquement militaire. » Le Premier ministre tourna le dos, fit jouer lui-même la combinaison, et déposa la boule en sûreté, sous un blindage civil, près d'un vieux numéro du Times.

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95 L'opinion bouillonna très vite, comme prévu, et le gouvernement déclencha avec décision ce qu'un journaliste travailliste nomma: « L'opération berceuse » Le 2 avril 2009 le Premier ministre pénétra dans tous les foyers, avec l'aide de la télévision, pour prononcer des paroles apaisantes ; sir Christopher Hugh Moran et le Dr Jim Al-Khalili furent admis à expliquer au Parlement pourquoi il n'y avait rien à craindre.

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97 Une conséquence inattendue de cette campagne fut la popularité instantanée du professeur Richard Feynman. La foule, de son vivant, le connaissait déjà un peu et lui portait de la sympathie ; mais l'affaire du faux réacteur une fois révélée, le vieil excentrique devint l'idole du pays. Il suffit dès lors de prononcer son nom pour que les visages s'éclairassent d'un sourire à la fois attendri et sardonique : il réchauffa le cœur de tous les nostalgiques.

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99 Le 5 avril 2009 le nouveau président des Etats-Unis, Barack Obama prononça à Prague un discours dans lequel il affirma que son pays était désormais prêt à "prendre la tête" des efforts dans le monde pour lutter contre le changement climatique. Le président américain promis également de mener les efforts en vue d'un "monde sans armes nucléaires", via la destruction des stocks disponibles, l'arrêt des essais et l'interdiction de la production de matières fissiles à des fins militaires.

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101 Par un hasard réellement providentiel, la tension internationale tomba de plusieurs degrés au cours des mois qui suivirent. Le 12 juin 2009, lors des élections présidentielles d’Iran, Mahmoud Ahmadinejad fut battu et Mohammad Khatami, le nouveau président, annonça qu'il faisait un « geste » en arrêtant la production d’uranium enrichi.

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103 Cédant à une forte pression (une pression morale, bien entendu), la Chine et la Russie confrontés à la conscience universelle ne voulurent pas être en reste: ils arrêtèrent avec fracas leurs propres fabrications. En Corée du Nord l’armée destitua Kim Jong-Il et le nouvel homme fort s’engagea dans la dénucléarisation de la péninsule coréenne.

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105 En Grande-Bretagne, le chancelier de l'Échiquier sauta sur l'occasion pour réaliser des économies substantielles et il fit un discours remarquable devant le Parlement qui vota l’arrêt de la fabrication et, pour autant que l’ONU la vote, la destruction de toutes les armes nucléaires existantes.

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107 Finalement, le 21 décembre 2009 à l’ONU, la totalité des membres votèrent l'arrêt de toutes les fabrications de matières nucléaires militaires et la destruction des stocks existants.

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109 Dans tous les pays du monde, des campagnes d'information se déroulaient simultanément pour expliquer aux peuples que la « réaction Nu », sous la forme réduite du « réacteur Nu » du professeur Richard Feynman, était impossible et qu'il n'y fallait voir que la rêverie facétieuse d'un très vieux savant.

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111 Il devint le héros d'une pantomime à Piccadilly, et aux Etats-Unis Clint Eastwood commença à faire une sélection entre les scénarios qui lui parvenaient par brassées, et dont le personnage principal était toujours un physicien âgé.

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113 Le thème de toutes ces berceuses, c'est-à-dire la « balle de golf », lui, se trouvait toujours 10, Downing Street. Dans le seul but d'assurer la tranquillité du Premier ministre et de faire barrage aux journalistes, un puissant système de garde avait été organisé dans le bureau même et à ses abords immédiats, ainsi qu'à chaque étage, à la cave et sur le toit de l'immeuble. Les gardiens désignés marquaient toujours une légère surprise lorsqu'ils recevaient les consignes : « En cas de tentative d'effraction sur le coffre-fort, tirer à vue. »

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115 Le lieutenant Angus Mc Allison préférait le golf à la guerre. C'était un garçon pâle et distingué, qui aimait la compagnie des femmes pâles et distinguées, et ne s'habillait en kaki qu'à contrecœur. Une damnée vieille tradition ancestrale l'avait contraint d'embrasser la carrière des armes, alors que tout le poussait vers la publicité ou la haute couture. Il n'était âgé que de vingt- cinq ans, et sa mauvaise étoile l'avait déjà conduit en Irak et en Afghanistan. Il était définitivement dégoûté des pays exotiques. Comme il appartenait à une vieille famille, il fut chargé de commander la garde au 10, Downing Street, pendant le week-end du 31 décembre 2009.

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117 Il pesta d'abord de tout son cœur : cela coupait en deux une permission longuement attendue, et, en particulier, lui interdisait de participer à un passionnant tournoi de golf chez le duc de Chisworth. Mais tel était l'ordre. Angus Mc Allison fit donc tout ce qu'il fallait, avec ennui, mais avec conscience. Vers le milieu de la première nuit, il pénétra dans le bureau du Premier ministre pour la deuxième ronde réglementaire. « Monte? lui dit un sergent.. —Cassino, répondit-il en étouffant un bâillement. Rien de neuf, Sleeves ? —Rien, monsieur. —Vu personne? —Personne, si ce n'est un chat. »

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119 Un magnifique angora blanc dormait sur un coussin particulier, dans le vestiaire. C'était l'orgueil du Premier ministre, qui l'avait recommandé à la garde avec chaleur. « C'est bien, Sleeves. Allez chercher Craigshaw qui vous remplacera. —A vos ordres, monsieur. » Le sergent sortit. Angus, comme c'était son devoir, fit jouer la combinaison du coffre (qui changeait chaque semaine) en consultant un papier à l'en-tête couronné. La porte s'ouvrit en silence et une lampe électrique s'alluma, montrant un vieux journal et le « réacteur Nu » « Quelle étonnante ressemblance avec une véritable balle de golf », se dit Angus. Précisément, deux ou trois balles blanches — des vraies — se laissaient entrevoir dans un tiroir mal refermé. Le Premier ministre, golfman distingué, les gardait sans doute auprès de lui comme fétiches. Angus en prit une dans sa main fine aux veines bleues. « Réellement, songea-t-il, l'imitation est parfaite. » A ce moment, un éclair blanc passa près de lui : l'angora, ravi de trouver enfin un jouet dans cette maison austère, venait de bondir dans le coffre avec un joyeux miaulement. D'une patte, de l'autre, il commença à faire rouler en zigzag le réacteur Nu.

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121 La réaction du lieutenant Angus Mc Allison fut, pouf une fois, irréprochablement militaire. Deux phrases flamboyèrent dans sa mémoire : « Le détonateur est sensible au choc », et : « Tirer à vue. » Il dégaina donc son gros pistolet et, sans hésiter ni réfléchir, fit feu sur le chat, qu'il manqua.

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123 La détonation jeta debout les soixante hommes de la garde, qui, par les escaliers, les portes capitonnées et les vasistas, se ruèrent vers le bureau du Premier ministre. Les premiers mirent environ quinze secondes à y parvenir. Pendant ces quinze secondes, il se passa les événements suivants : - Angus avait vu le chat, terrifié, se couler hors de la pièce. - Il se précipita vers le coffre et, d'abord, ne vit rien. - Puis il retrouva sa propre balle de pistolet, que plusieurs ricochets sur les parois du coffre avaient rendue à peu près cubique. - Le « réacteur Nu » avait disparu.

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125 Angus, le cœur battant, les yeux hors de la tête, allait se jeter à quatre pattes pour le chercher sous les meubles, lorsque quelques débris, disséminés autour du vieux Financial Times sorti lui aussi du coffre par le chat lors de sa fuite, attirèrent son attention. Il les regarda de près : aucun doute possible, c'étaient les entrailles déchiquetées d'une balle de golf — des entrailles de caoutchouc. Contre toute attente, la propagande officielle ne mentait pas lorsqu'elle affirmait qu'il fallait voir dans le « réacteur Nu » une simple plaisanterie de Richard Feynman.

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127 A ce moment, les quinze secondes n'étaient pas toutes écoulées. Angus pensa rapidement, pour la première fois de sa vie. « Voilà un scandale monstre que j'aurai déclenché, songea-t-il. Quel ennui! et pour quel résultat? Sans aucun doute, l'épouvantail une fois par terre, les expériences atomiques vont reprendre de plus belle, la tension remontera en flèche, un jour nous aurons la guerre et je serai obligé, à cause de mon sacré nom, de m'y conduire honorablement, c'est-à-dire de me faire tuer. Tout cela parce que dans ma maladresse, qui n'avait jamais atteint de tels sommets, je viens de pulvériser une brave et honnête balle de golf, exactement semblable à celles-ci sur le bureau du premier ministre. »

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129 Les quinze secondes étaient écoulées. Sleeves, Craigshaw et leurs hommes firent irruption dans le bureau, toutes mitraillettes dehors. « Êtes-vous blessé, monsieur? cria Sleeves haletant. —Pas le moins du monde. Prenez la garde, Craigshaw. Tout est en ordre. » Les hommes, médusés, virent leur chef refermer avec calme la lourde porte blindée, derrière laquelle ils avaient tous reconnu la rassurante boule blanche du « réacteur Nu », intacte.

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131 Si le Premier ministre s'aperçut de la disparition d'une de ses balles de golf, il eut le bon goût de ne pas s'en plaindre. Quant au lieutenant Angus Mc Allison, il avoua à son supérieur direct avoir tiré sur une ombre, honte suprême pour un officier d'infanterie. « C'était ridicule, monsieur. —C'était ridicule, en effet, Mc Allison, soupira le colonel partagé entre l'irritation et l'envie de rire. Ah! ce n'est pas votre père, le major général, qui aurait ainsi fusillé des fantômes. Et si votre balle avait frôlé le réacteur? —Je n'ose y penser », répondit le lieutenant en baissant les yeux.

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133 Sa promotion au grade supérieur fut retardée d'une bonne année, et l'histoire, en ce qui le concerne, finit là. Mais c'est peut-être grâce à ce jeune homme timide que la nôtre continue — pour combien de temps encore?

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135 Le texte de ce conte fictif est un pastiche de la nouvelle de Michel Calonne : « La balle de golf » La musique est extraite de « La Moldau » (Ma Patrie) de Bedrich Smétana Images et photos: Internet Daniel 1er mai 2009 Ce diaporama numéro 62 est strictement privé. Il est à usage non commercial.


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