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Fascisme, nazisme et stalinisme Premier cours : Questions de définitions. Les origines intellectuelles et contextuelles des « totalitarismes ».

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1 Fascisme, nazisme et stalinisme Premier cours : Questions de définitions. Les origines intellectuelles et contextuelles des « totalitarismes ».

2 Premier cours : 1 – Quest-ce que le totalitarisme ? 2 – Fascisme, nazisme et stalinisme 3 – Le triomphe de la raison : le positivisme 4 – Nationalisme et internationalisme 5 – La guerre comme accoucheuse

3 1 – Quest-ce que le totalitarisme ? 1.1 – Définition et origine Historiquement, la notion de totalitarisme a été associée au régime fasciste de Mussolini, au nazisme dHitler et à lURSS stalinienne. Dans ce dernier cas, après Staline, le recours à cette catégorisation procède davantage du discours propagandiste que dune analyse rigoureuse. Aujourdhui, lusage est devenu plus comparatiste et désigne une forme de pouvoir ayant pour principale caractéristique la dissolution de la frontière entre l'État et la société, à lopposé du système libéral. Le sens, les usages et les fonctions du terme sont multiples et son statut épistémologique, équivoque, entre catégorie analytique et outil de combat politique.

4 Il recouvre les caractéristiques de ce que Morin qualifie de maître mot : terme lourdement chargé dont le sens est si « évident » que la plupart des gens qui lutilisent croient pouvoir se dispenser de le définir. Dans le discours publiciste, le mot de totalitarisme est une insulte et celui de démocratie une éloge, comme si le contenu de ces termes était figé. Mais ces expressions relevant de la philosophie politique sont loin dêtre univoques. Quil suffise de dire que dans la France de Vichy, par exemple, laccusation de démocratisme était extrêmement négative. Cest à la Première Guerre mondiale quil faut remonter pour retrouver lorigine du concept, lequel est issu du contexte de rupture imposé par cette guerre de masse. C'est au fascisme qu'est d'abord attribué le qualificatif de « totalitaire » par ses opposants, mais le terme est immédiatement capté par Mussolini, puis par Gentile.

5 Chez ces derniers, il défini le rapport entre lÉtat, la société et les individus que cherche à imposer le régime. Mais en Allemagne, les nazis réfutent le terme, qui fait abstraction du peuple et de la race. Dans les années 1930, le concept prend forme, grâce à la contribution de Marcuse ou de Viktor Serge. Les penseurs dorigine juive sintéressent à la question, mais avant 1939, il n'y a pas de théorie clairement structurée de cette notion. Aron limite son étude à l'Allemagne et à l'Italie, alors que diverses interprétations du fascisme, du nazisme et du stalinisme coexistent. Le concept ne fait pas lunanimité et nombreux sont ceux qui explorent d'autres voies, comme le trotskiste Bruno Rizzi qui lui préfére le « collectivisme bureaucratique ». Le pacte germano-soviétique accroît la force de lapproche comparative, mais les éléments déterminants et les origines de ces États sont loin de faire l'unanimité.

6 Le terme commence alors à se diffuser dans le vocabulaire politique, mais son usage reste tributaire de la conjoncture politique. Avec la Guerre froide, des tentatives de définition sont menées par Hannah Arendt ou Raymond Aron. Mais ce nest plus que le système soviétique qui sert dobjet danalyse et de définition. Au plus fort de la Guerre froide, Friedrich et Brzezinski élaborent une théorie du totalitarisme basée sur six caractéristiques : 1 – une idéologie officielle; 2 – la terreur policière; 3 – un parti unique; 4 – le monopole des médias; 5 – celui des armes; 6 – une économie planifiée.

7 Mais cette théorie trop descriptive est très contestée. On lui reproche de mettre de lavant une vision figée de lURSS et de simplifier à outrance le phénomène. Cette approche sera mise de côté jusquà la fin de lURSS, alors que la filiation des régimes fasciste, nazi et soviétique sera de nouveau à la mode, avant dêtre à nouveau critiqué par les historiens révisionnistes, qui lui reprochent son manque defficacité analytique : les définitions par critère définissent-elles le régime totalitaire idéal ou bien les régimes réels ? Ainsi, lanalyse factuelle sera préférée à un angle danalyse trop idéal, et trop idéalisée, pour caractériser des régimes politiques qui, bien quils partagent de nombreuses caractéristiques, se distinguent néanmoins les uns des autres par toute une autre série de critères.

8 En même temps, nous y aurons recours de temps à autre, afin de faciliter les comparaisons, tout en gardant à lesprit quil sagit dun modèle danalyse, sans plus. Néanmoins, nous retiendrons, sans les rendre absolus, certains critères qui rapprochent les trois régimes étudiés et permettent aussi à linverse de souligner leur singularité : 1 - le primat idéologique, 2 - la militarisation sociale 3 - la violence comme mode de gouvernement. Ces critères ne sont pas absolus et surtout, pas exclusifs aux régimes à prétention totalitaire. Néanmoins, leur juxtaposition et leur caractère radical dans les régimes de ce type permettent de distinguer les « totalitarismes » du simple autoritarisme.

9 1.2 Totalitarisme et autoritarisme Depuis Hobbes, la théorie politique rend indissociable la politique et la violence car gouverner, cest contraindre. Homo homini lupus. Lhomme est un loup pour lhomme, et pour sa sécurité personnelle, lindividu doit concéder un arbitraire absolu au prince, en espérant que celui-ci pourra le protéger des menaces extérieures sans recourir excessivement à la violence intérieure. Les premières théories modernes de lÉtat font la part belle au droit à la violence du souverain. Pour Montesquieu, par exemple, lÉtat est cette forme dorganisation sociale qui, sur un territoire donné, dispose dun monopole de la violence légitime. Lauteur de Lesprit des lois semploie à codifier ce droit à la violence de lÉtat, mais cela ne change rien au fait que la violence constitue le socle du pouvoir politique.

10 Si même les formes plus libérales dorganisation politique comprennent une dimension violente, il va de soi que, moins le régime est pluraliste, moins il est limité dans lemploi de la force, et plus il est violent. Depuis 1688, les systèmes politiques occidentaux se sont libéralisés. Mais avant ce moment, lutilisation de la violence comme mode de gouvernement était la norme. Plus encore, lencadrement par des lois de ce droit à la violence nempêche pas lÉtat den abuser. Ainsi, lapparition des régimes modernes na pas systématiquement limité le recours à la violence. On na quà penser à la Terreur de Plus près de nous, nombreuses sont les dictatures qui fonctionnent sur ce primat. Mais si la violence est indissociable de lÉtat, pourquoi utiliser ce critère dans la définition des régimes « totalitaires »?

11 Si gouverner, cest contraindre, violenter, la violence ne permet pas de distinguer les différents régimes politiques, étant tous par essence violent. Cest lampleur du recours à la violence qui distingue les régimes libéraux des régimes autoritaires, où elle peut être totale. Mais pour ces derniers régimes, lautoritarisme se distingue du « totalitarisme » par la fonction quoccupe le recours à la violence dans le fonctionnement de lÉtat. Les régimes autoritaires sont par essence violents, mais le recours à celle-ci nà quune fonction pratique et sert avant tout à maintenir au pouvoir celui qui y recours. Lajout du primat idéologique permet ici de distinguer les régimes simplement autoritaires de ceux qui furent historiquement qualifiés de totalitaires. Peu de dictatures accordent une importance à lidéologie. Dans la plupart des dictatures, soit lidéologie est absente, soit elle se limite à des choses à la fois vagues et universelles.

12 Il existe des régimes libéraux pour lesquels lidéologie joue un rôle fondamental. Ainsi des régimes dits démocratiques, qui font de lidéologie un primat. Ce terme de démocratie est dans les systèmes libéraux un référent incontournable. De même, aux États-Unis, par exemple, le recours rituel à la divinité donne une profondeur idéologique au système politique. Mais il existe des systèmes autoritaires pour qui lidéologie est très importante et qui ne sont pas pour autant des régimes à tendances totalitaires. Cest le cas du régime théocratique iranien par exemple. Avec le troisième critère, la militarisation sociale, nous touchons à quelque chose de fondamental, mais qui nest pas non plus exclusif, aux régimes dits totalitaires. Car les organisations sociales plus ou moins patronnées par lÉtat existent partout.

13 Les plus intéressantes sont les organisations de jeunesses, car, sintéressant au matériel encore meuble de la société : elles comptent pouvoir les former dans un sens précis, afin de rendre les citoyens de demain conformes à une idéologie et/ou à certains modes comportementaux. De telles organisations existent même dans les États libéraux de lOccident contemporain, et le mouvement scout, par exemple, appartient à cette catégorie, Mais même pris ensemble, ces critères ne permettent pas de distinguer parfaitement lautoritarisme traditionnel des régimes qualifiés de totalitaires. Car les régimes totalitaires ne cherchent pas à contrôle la totalité de la vie sociale simplement pour maintenir leur pouvoir. Ils le font dans un objectif, variable selon les régimes en question, mais auquel tout le reste est subordonné : reconstruction nationale, espace vital ou avenir radieux. Impliquent la création dun homme nouveau.

14 Cest cet aspect téléologique qui différencie ces trois régimes des autres régimes autoritaires de lhistoire : cette violence, passant par lenrégimentement social et appuyé par une idéologie, sert un objectif qui dépasse le maintien au pouvoir du groupe qui lorganise : elle vise à mettre au monde un nouveau monde et conséquemment, un nouvel homme. Cela ne peut se faire sans une contrainte très forte imposée à lensemble de la société par des moyens radicaux, qui excluent par définition lhétérodoxie : le troupeau doit être conduit par une main ferme vers la destination choisie par le berger… Terminons en mentionnant que la dimension téléologique de ces régimes correspond à un temps historique très précis, autant du point de vue politique et économique que culturel et idéologique. La probabilité de revoir ce type de régime un jour est très faible.

15 2 – Fascisme, nazisme et stalinisme Fascisme Des trois régimes, le fascisme est le plus difficile à définir, parce quil s'agit du terme le plus galvaudé. Si on reprend lapproche de Milza, il faut distinguer deux fascismes : le fascisme-programme et le fascisme- régime. Même là, le tout demeure confus, car ces deux fascismes sont eux-mêmes très fluctuants. Deux causes expliquent lambigüité de ce concept. La première, cest le régime fasciste lui-même. Comme tout pouvoir personnalisé, le fascisme italien a grandement dépendu de son initiateur, dont lidéologie est très fluctuante, dépendante quelle est de la conjoncture.

16 Par exemple, la composante raciste du fascisme, qui était à peu près absente, devient prédominante dans le cadre de la guerre menée au côté du nazisme. Lautre grand écueil sur la route dune définition du fascisme est que le terme a été capté par un certain discours publiciste et, devenant un maître mot, a été utilisé à toutes les sauces depuis les années 1920, souvent sous la forme dinvectives ou dinsultes. Dun point de vue historique, le terme de fascisme désigne le mouvement politique populiste dirigé par Mussolini et mit en place autour de lorganisation des « Faisceaux de combat », doù il tient son nom. De même, le mouvement se voit donner une base organisationnelle par la création du Parti national fasciste. Après la marche sur Rome et larrivée au pouvoir de Mussolini, le terme de fascisme renvoie au système politique mis en place par ce dernier.

17 Laissons de côté la question du contenu idéologique du pour nous pencher sur quelques caractéristiques. Par sa structure, le régime fasciste est qualifié de corporatiste. La création de corporation nest bien sûr pas limitée à ce type de régime et on trouve dans les États libéraux une foule dorganisations de ce type. Dans le cadre dun régime politique libéral, ces organisations ont pour fonction de défendre les intérêts de leurs membres auprès du gouvernement : leur action sexerce du bas vers le haut. Dans le cadre dun régime politique dit corporatiste, ces organisations sont mises en place par le pouvoir politique, afin de servir de courroie de transmission entre celui-ci et les masses. Cest-à-dire du haut vers le bas. Cest là lune des caractéristiques fondamentales des régimes de types totalitaires, qui correspond au désir denrégimenter lensemble de la population.

18 Autre caractéristique, plus spécifique des totalitarismes de droite, le culte de la force. Le stalinisme est violent, mais il ne glorifie pas la violence et la force, alors que le fascisme en fait lune de ses bases idéologiques. De même, les régimes fascistes sont antiintellectuels. À lintérieur du pays, cela se manifeste par la glorification des organisations sociales dont le fascisme est issu, à qui on permet tout. À lextérieur, cela se manifeste par le désir dexpansion territoriale et pas seulement pour lacquisition de territoire, mais pour « tremper » le corps social dans lexpérience militaire. Lhomme nouveau que prétend créer le fascisme sortira forcément de cette lutte violente pour la survie. Ce qui fait que la guerre est intrinsèque au fascisme, ce qui est encore plus vrai du nazisme et distingue radicalement ces deux régimes du stalinisme.

19 Autre trait fondamental découlant partiellement du précédent, le culte de la nation et sa glorification. Le régime mussolinien met de lavant lhéritage romain et sappuie sur celui-ci pour exalter la puissance de lItalie moderne. Cela touche également lesthétique, alors que larchitecture classique est remise au goût du jour. Dernière caractéristique, le culte du chef. Les trois régimes étudiés mettent en place un véritable culte de la personnalité du chef. Dans ce cadre, le Duce nest pas simplement le chef dun mouvement politique, ni même de lÉtat, mais revêt une dimension paternelle. Ceci est une conséquence de la structure très hiérarchisée des systèmes dits totalitaires, qui mettent par ailleurs de lavant un grand respect de lautorité.

20 2.2 - Nazisme Le terme « nazisme » renvoie à lappellation du parti dont Hitler sempare au début des années 20, le parti national-socialiste des travailleurs allemands. Des trois composantes de ce nom, deux réfèrent à la gauche, lautre à la droite. Le NSDAP nest pas à proprement parler un parti de droite : il est certes populiste, mais la dimension socialiste du programme domine alors. La prise de contrôle du NSDAP par Hitler va faire triompher la composante droitière. Mais ce nest pas la nation qui le préoccupe, mais plutôt une autre notion, qui cohabite avec les autres concepts préalablement définis en ce qui concerne le fascisme : la race. Cest à lobjectif de la création dune race parfaite que se dédie le NSDAP. Les autres concepts perdent de leur pertinence au profit de cet objectif ultime.

21 Sans nier dautres nuances qui peuvent exister entre le fascisme mussolinien et le nazisme dHitler, cette notion de race permet le plus sûrement de les distinguer. En simplifiant, on peut donc dire que le nazisme est un fascisme qui fait de la race (entendu au sens génétique) le socle sur lequel doit se construire lHomme nouveau. Pour le reste, les caractéristiques précédemment mentionnées concernant le fascisme sappliquent pour lessentiel à sa version allemande : la violence y est également conçue comme un idéal, le culte du chef, du Führer, figure paternelle, fait écho à celui du Duce, etc. Cela étant, pour nombres de caractéristiques, la forme allemande se distingue souvent par son radicalisme de sa matrice italienne.

22 2.3 - Stalinisme Des trois régimes étudiés, le stalinisme est dabord le plus « personnalisé », comme en fait foi le nom même que lhistoire lui a donné. Mais cest le seul des trois régimes à avoir survécu un temps, et au moins en ce qui concerne certaines caractéristiques, à son fondateur. De même, le stalinisme sinscrit dans un cadre temporel qui dépasse celui de lindividu qui la fondé. Tout comme le nazisme hitlérien, le fascisme mussolinien est lœuvre dun homme et ces deux régimes naissent et séteignent suivant lexistence de leurs fondateurs. De même, fascisme et nazisme sont créés ex nihilo, Ils sinscrivent en rupture avec le cadre historico-politique dans lesquels ils se déploient, alors que le stalinisme est lui une prolongation dun régime politique existant.

23 Quil sagisse dune forme très différenciée, ou à linverse dune continuité, le stalinisme sinscit dans le cadre léniniste, donc dans une théorie plus large, soit le marxisme, même si pour bien des aspects cette dernière théorie occupe davantage la fonction de contenant que de contenu. Du point de vue chronologique, le stalinisme est cette variante du marxisme-léninisme qui se déploie à partir de la fin des années 20 en URSS et prend officiellement fin avec le début de la déstalinisation en Le culte du chef se retrouve bien sûr ici, Staline se présentant lui aussi comme le bon, mais sévère père de lÉtat. Mais de lÉtat : compte tenu de lenveloppe marxiste du régime stalinien, il va de soi que la nation est pour lessentiel exclue de lidéologie et remplacée par la classe, celle des travailleurs, qui constitue le matériel sur lequel sexerce lÉtat.

24 Ici, lhomme nouveau ne se distingue pas par des caractéristiques génétiques, mais sociales et le rejet manifesté par le nazisme à lendroit des « sous-races » se transforme ici en rejet des « sous-classes ». Cela étant, après la guerre, lidée de nation revient en force. De même, sopère tout au long des années 30 une sorte de fusion entre les concepts de nation et de classe, qui permet peu à peu lidentification des deux concepts : apparaît alors un « nationalisme » soviétique étroitement lié à la classe ouvrière. Un élément distingue radicalement le stalinisme des deux autres régimes : la place de la violence, car ici, elle est conçue comme un moyen datteindre un objectif (« décapiter lhydre contre-révolutionnaire »), plutôt que comme une fin en soi. La Terreur est ici « épisodique » et correspond à une étape du développement de lÉtat.

25 Le corps et la force physique sont valorisés, comme en fait foi lesthétique stalinienne, mais cette valorisation ne conduit pas nécessairement à un antiintellectualisme : si on se méfie des « intellectuels bourgeois », cest parce quils sont « bourgeois », et non parce quils sont intellectuels. Les artistes, ingénieurs des âmes, sont choyés par le régime tant et aussi longtemps quils promeuvent les valeurs définies par le régime. Mais il va de soi que tout ce qui sécarte de cette ligne idéologique et artistique est impitoyablement détruit.

26 3 – Le triomphe de la raison : le positivisme Lune des questions que soulèvent les analystes de ces régimes autoritaires très particuliers qui fleurirent dans la première moitié du XXe siècle est de savoir si de tels phénomènes seraient encore possibles de nos jours. Techniquement la mise en place dun régime totalitaire est aujourdhui plus vraisemblable quil y a 100 ans, mais le contexte épistémologique est radicalement différent et rend peu probable lapparition dun tel système. Ces systèmes sont nés à une époque où lon croyait que la science et la raison étaient en mesure de régler tous les problèmes. Dun point de vue politique, lapplication du positiviste impliquait que, par le biais des méthodes scientifiques, les sociétés pouvaient être modelées et perfectionnées comme nimporte quel matériel.

27 Le positivisme est une doctrine épistémologique du XIXe siècle. Son « père », Auguste Compte, considérait quaprès lère du raisonnement religieux et du raisonnement métaphysique, lhomme moderne était entré dans lère du raisonnement positif : grâce à lobservation et à la systématisation des connaissances, ce raisonnement rendait possible la résolution, des problèmes physiques, mais aussi humains. Au cours de la seconde période de sa vie que Comte va aller plus loin et se convaincre de la possibilité dorganiser, et non plus seulement de comprendre, la société humaine par et pour la science. Pour des contemporains de lère nucléaire, lidée que la science puisse résoudre tous les problèmes apparaît aberrante. Mais il y cent ans, la science nétait pas neutre : elle était positive et permettait tout.

28 Cest dans ce contexte épistémologique que sont apparus ces systèmes politiques totalitaires et ils en portent la marque. Dans les trois cas étudiés, le parti se donnait pour mission de transformer la société, en sappuyant sur une doctrine scientifique (en fait, pseudoscientifique, soit la hiérarchie raciale des nazis, soit le socialisme scientifique de lURSS, déformation de la théorie marxiste). Encore une fois, limpossibilité (apparente, à tout le moins) de revenir à cette époque doptimiste rationaliste semble interdire la réapparition de régimes politiques de ce type.

29 4 – Nationalisme et internationalisme « Nous contre eux » Le nationalisme est lun des fruits de la Révolution française. Même si 1789 est un mouvement démancipation sociale, la réaction des puissances européennes aura tôt fait de convertir la lutte pour plus de justice sociale en lutte pour lindépendance nationale. Au cours du XIXe siècle, le nationalisme prend son essor. Dabord courant marginal, il devient de plus en plus important dans lesprit des masses et des élites. Si les troubles de 1848 en France revêtent surtout une composante sociale, ailleurs, celle-ci se double de revendications nationales.

30 Cest particulièrement le cas en Europe de lEst, où les rébellions contre le pouvoir central se confondent avec des réclamations concernant lindépendance nationale. Le développement de la puissance de lidée nationale devient manifeste dans la seconde moitié du siècle, avec les projets dunification des nations allemandes et italiennes, ou encore avec la transformation de lempire des Habsbourg en double monarchie austro-hongroise. Mais cest la Première Guerre mondiale qui consacre le triomphe de lidée nationale. Malgré tous les efforts déployés par les chefs socialistes européens, les nations dEurope seront happées par le nationalisme en La Première Guerre mondiale nayant rien résolu, il nest pas étonnant que les sentiments nationalistes se soient exacerbés. Pas pour tout le monde, mais en 1918, les tendances nationalistes ont le vent en poupe et il sagira dune tendance déterminante de lentre-deux-guerres.

31 Dautant que la naissance, en Russie, dun gouvernement « internationaliste » qui, entre autres, abolit la propriété privée, va permettre aux nationalistes de sceller une alliance avec les courants capitalistes. Sopérera alors la fusion de ces deux tendances, élément fondamental du triomphe, en Italie et en Allemagne, de courants nationalistes antisocialistes.

32 4.2 - « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Linternationalisme nait un peu plus tard que le nationalisme, dans la foulée du « Printemps des peuples » de En effet, les luttes nationales des petits peuples permettent à ceux-ci de constater une proximité entre eux. Même si les bourgeoisies nationales participent aux côtés des éléments prolétariens à ces troubles, ceux-ci permettent le développement dun « esprit de classe » qui trouvera bientôt son expression dans la mise en place des institutions de lInternationale. Cest également en 1847, donc au moment où se déroulent les luttes nationales contre les empires, que Marx et Engels publient leur « Manifeste du parti communiste », qui consacre la naissance de linternationalisme en tant que courant idéologique.

33 Ce courant est multiforme et va, au cours des décennies qui vont suivre, connaître une série de crise. Ainsi, créée en 1864 à Londres, la Première internationale sera dissoute douze ans plus tard, après lexclusion en 1872 des courants liés à lanarcho- syndicalisme. Les querelles personnelles entre celui-ci et Marx témoignent dailleurs de la difficulté de la mise en application de certains des principes du marxisme, dont leffacement des personnalités devant ce qui doit être le moteur de lhistoire, les masses. Une autre tentative sera faite en 1889 pour fédérer les organisations ouvrières du monde occidental, mais cette seconde Internationale socialiste ne comprend pas les organisations ouvrières du monde anglo-saxon, qui préfèrent une approche basée sur le dialogue plutôt que la stratégie de rupture préconisée par les plus radicaux de lorganisation.

34 Sen suit à nouveau en 1896 lexclusion des anarchistes, qui consacrent la rupture de ceux-ci avec le marxisme. Jusquen 1914, les congrès vont se succéder, avec pour objectif déclaré de faire échec à la guerre. Mais dès les premiers échanges de coups de feu en 1914, la seconde internationale seffondre, la classe ouvrière préférant la solidarité nationale à la solidarité de classe. Le mouvement renaîtra sous une forme complètement différente au lendemain de la guerre, parce que patronnée cette fois par un gouvernement : Lénine, qui demeurera toujours un internationaliste férocement antinationaliste, met en place une 3 e Internationale, qui sera cette fois communiste. Mais celle-ci, sous Staline, se transformera dorganisation internationale en quasi-organisation soviétique, avec pour mandat prioritaire dassurer la défense de la « patrie du socialisme », lURSS.

35 De sorte que, malgré la haine que lui vouent les nationalistes, cette Internationale est passablement « nationale ». Cela nempêche pas lorganisation dêtre considérée comme le principal ennemi des régimes fascistes, considérée comme le cheval de Troie des intérêts soviétiques et du socialisme athée et juif. La lutte entre les deux courants est lune des caractéristiques de lentre-deux-guerres et de la lutte entre les régimes à tendances totalitaires de droite contre ceux de gauche.

36 5 – La guerre comme accoucheuse Il est généralement admis que sans la Première Guerre mondiale, les régimes ici étudiés nauraient probablement jamais existé. En effet, dans la mesure où leffondrement du régime tsariste est en bonne partie tributaire de lincapacité de celui-ci à mener la guerre et que le fascisme, puis le nazisme, sont en grande partie nés dune réaction à la révolution bolchévique, ce point de vue apparaît solidement fondé. Mais au-delà des causes ponctuelles, la Première Guerre mondiale, avec ses 10 millions de morts, a modifié le regard que les peuples dEurope posaient sur eux-mêmes et sur leurs systèmes politiques.

37 En 1914, deux blocs politiques se font face : dune part les régimes libéraux de France et du Royaume-Uni, associés à lempire des Romanov. En face deux, un bloc constitué principalement du monde germanique, mais aussi de lEmpire ottoman : deux visions du monde sopposent : autoritarisme contre pluralisme politique. La guerre va entraîner la débâcle des uns et des autres. Pour les empires centraux, la chose relève de lévidence, avec la signature des traités qui mettent fin à la guerre. En ce qui concerne les Romanov, cela sera encore plus rapide, avec leffondrement de la monarchie en février De prime abord, on pourrait penser que la victoire des forces occidentales aurait entraîné conséquemment la victoire du principe pluraliste. Dans un premier temps, cest dailleurs le cas, avec la mise en place de système de type républicain sur le territoire des États vaincus.

38 Mais dès la fin des années 1910, les choses se gâtent pour les États victorieux, car les conséquences, financières de la guerre vont aussi entraîner pour eux de graves problèmes économique. On ne peut que comprendre le « Plus jamais ! » que répétaient les populations européennes en Mais dans cette optique, il convenait pour ces peuples de chercher les causes du carnage. Car les systèmes politiques libéraux de lOuest européen sont également pointés du doigt par les populations, lorsque vient le temps danalyser les causes de la guerre. On leur reprochera de navoir pas su empêcher, et même davoir provoqué le bain de sang. De sorte que devant léchec, des régimes libéraux, tous les peuples dEurope se mettent à la recherche dune alternative. Lautre élément fondamental qui change avec la guerre, cest lomniprésence de la violence.

39 Le carnage a désacralisé la vie humaine, la mort violente étant devenue un fait banal et quotidien, autant pour les soldats du front que pour les peuples à larrière. Dans le même ordre didée, la fin de la guerre va laisser désœuvrée une multitude de jeunes hommes nayant connu comme « expérience professionnelle » que le combat à mort et la fraternité des tranchées. Limpossibilité pour lécrasante majorité dentre eux de se « réformer » et lincapacité des systèmes libéraux, issus ou non de la guerre, de les intégrer et de leur faire une place, va faire de ces rescapés de véritables bombes sociales. Habitués au sang et à la violence, animés dune haine féroce et irrationnelle contre une société jugée ingrate, ils trouveront un réconfort dans les formations paramilitaires danciens combattants, qui en plus de leur permettre de retrouver la fraternité du combat, leur offre certains moyens de subsistance.

40 Au cours des années qui vont suivre 1918, ils vont intégrer les organisations proto-fascistes en Allemagne et en Italie (mais aussi ailleurs, en France, par exemple) et constituer le fer de lance des organisations terroristes qui vont permette aux fascistes de semparer du pouvoir. Une fois à la tête des États italien, et surtout allemand, ils vont continuer à faire preuve de la même mentalité de tranchée, ce qui va bien sûr conduire à la Deuxième Guerre, mais aussi à labomination que fut la Shoah. Pour les bolchéviques, la situation est un peu différente, mais le fond demeure le même. En Russie, la sortie de la guerre internationale se confond avec la plongée dans la guerre civile et conséquemment, les jeunes hommes du front continueront à vivre dans la guerre jusquen 1921.

41 Ainsi, il est peu étonnant de constater que ceux qui ont rejoint les forces rouges au cours de la période aient développé un mépris de la vie humaine aussi important que celui que lon trouve en Europe. Ainsi, ceux qui vont diriger le parti bolchévique dans les années 30 sont aussi pour la plupart danciens « pouilleux », pour qui la violence est banale et la vie humaine sans grande importance. Ce sont eux qui vont piloter les purges de ces années et mener ce que lon nomme la « Grande terreur ».


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